Chapitre 4 - Le laboratoire des secrets

  • Hello Eliot ! Ready ? lança Monsieur Kakouk dans son meilleur anglais.
  • Ready. Let' s go ! répliqua Éliot plein d'assurance.

En rentrant à l'hôtel après le spectacle, Marron Glacé expliqua à ses amis que sa mission à lui s'arrêtait là. Le Professeur McFollup le lui avait fait promettre.

Tous les deux s'étaient rencontrés pour la première fois trois ans auparavant alors que le futur Marron Glacé faisait une sortie au musée avec son instituteur et ses camarades de classe. Le Professeur recevait ainsi régulièrement des groupes scolaires, qu'il guidait avec passion au milieu des immenses squelettes de la section des dinosaures. Le petit Jeff, de son vrai prénom, impressionna le vieux Professeur par la précision de ses questions. Il supposa que le gamin devait passer une grande partie de son temps libre à se documenter sur ces animaux du passé. Intrigué, il lui laissa sa carte de visite, l'invitant à reprendre contact avec lui, pour qu'ils puissent échanger sur leur passion commune. Il lui signifia toutefois qu'il lui faudrait créer une adresse email destinée spécifiquement à leurs échanges et qu'un nom de code lui serait indispensable pour communiquer. Fou de joie, Jeff se saisit de la carte, et ce fut le début d'une grande amitié. Ce jour, naquit Marron Glacé.

Devant l'insatiable curiosité de son petit protégé, McFollup lui confia certaines tâches de son programme de recherche. Marron Glacé, dont l'aide se révéla précieuse, sut préserver le secret de leur travail, n'en touchant mot autour de lui.

Lorsqu'ils se voyaient, c'était toujours dans le laboratoire ultra sécurisé du Professeur, Marron Glacé entrant par une trappe dissimulée sous le gazon de Central Park, au coeur d'un bosquet, hors des sentiers battus. La trappe coulissait au contact de son empreinte digitale, découvrant un long tunnel, barré de plusieurs portes dont il avait appris les codes d'accès par coeur. Le tunnel couvrait une distance de cinq cents mètres environ, avec un total de cinq portes à franchir, chacune équipée d'un digicode répondant à une combinaison de quatre chiffres, différente de la précédente et de la suivante. Au bout du tunnel, un petit escalier menait à une dernière porte. Lorsqu'il l'atteignait, Marron Glacé actionnait un bouton, qui envoyait instantanément un signal au Professeur, sur son téléphone portable. Celui-ci n'avait donc plus qu'à venir ouvrir la porte, qui se trouvait dans un placard du laboratoire, également verrouillé par code.

Compte tenu de la tournure récente des évènements, McFollup avait jugé plus prudent de tenir Jeff à l'écart de la dernière mission. Il ne voulait surtout pas que son identité fût découverte par l'homme à la casquette de baseball, qui l'espionnait désormais du matin au soir.

La K compagnie allait donc entrer dans le vif du sujet. Comme pour leur arrivée à New York, le Professeur n'avait dévoilé que les éléments indispensables à la conduite de la mission. Il leur resterait donc fatalement des choses à découvrir pendant le déroulement des opérations. Qu'à cela ne tienne, ils commençaient à s'habituer à la méthode de McFollup et trouvaient cela plutôt amusant.

Curieusement, le premier point de chute indiqué à Kapeyo par le Professeur était une petite église baptiste du quartier de Harlem, où il leur fallait se rendre dès le lendemain matin pour la messe du dimanche.

Monsieur Kakouk crut bon, à ce stade du récit, de s'interrompre pour donner quelques explications.

  • Cher Éliot, pour ta gouverne, le baptisme est une confession chrétienne issue du protestantisme, pratiquée par de nombreux Américains, notamment parmi la communauté noire. Harlem, quartier nord de Manhattan, regorge d'églises de cette confession, qui donnent des messes particulièrement festives le dimanche matin.
  • De deux choses l'une, avait songé Kapeyo, alors que le Professeur lui communiquait la feuille de route de la mission. Soit McFollup affectionne particulièrement les lieux de regroupement, pour mieux passer inaperçu. Soit, il a à coeur que nous joignions l'utile à l'agréable en nous permettant de découvrir les endroits typiques de sa ville.

En dehors de ce lieu de rendez-vous, le Professeur lui avait communiqué un protocole griffonné sur un post it, en lui précisant qu'il n'aurait plus qu'à l'appliquer au document qui lui serait remis dans la fameuse église, à la fin de l'office. Kapeyo avait cherché à en savoir plus sur l'identité du messager, mais sans succès ; c'est l'inconnu qui viendrait à eux.

De retour dans leur appartement après avoir quitté Marron Glacé, ils entreprirent la lecture du post it. Malgré l'écriture du Professeur, pour le moins brouillonne, ils parvinrent à déchiffrer le protocole. Il disait ceci :

« vous lirez en AZERTY le document rédigé en QWERTY, puis vous reculerez chaque lettre du message d'une position de l'alphabet »

  • Qu'est-ce que ça veut dire ? interrogea Kahouette, dubitative.
  • Pour le QWERTY et l'AZERTY, je crois que je vois déclara Karmeille. Nous, Français, utilisons une disposition de clavier AZERTY pour écrire sur l'ordinateur. Ce nom est tiré de la disposition des six premières touches de la rangée alphabétique supérieure du clavier. Les Anglais, eux, utilisent un clavier QWERTY. Par exemple, en actionnant la deuxième touche alphabétique du clavier en haut à gauche, on écrit un Z avec un clavier AZERTY et un W avec un clavier QWERTY. Donc, si on trouve le mot « wft » dans le document, il faudra lire « zft », parce que le F et le T par contre, se trouvent au même endroit sur les deux types de claviers.
  • Pas mal... Et pour l'histoire du recul de position dans l'alphabet ?
  • Eh bien là, ma chère Kahouette, si on trouve le mot « zft » après conversion QWERTY/AZERTY, il faudra lire « yes », compléta Kalico. Dans l'alphabet, avant le Z, tu trouves le Y, avant le F, le E et avant le T , le S.
  • Mais c'est un vrai casse-tête chinois votre truc !
  • Tu l'as dit, approuva Kapeyo. Ce cher Professeur doit avoir bien peur que ses recherches tombent entre de mauvaises mains pour les protéger avec des énigmes pareilles !
  • Alors résumons, suggéra Kahouette. Je reprends votre exemple. Si on trouve le mot « wft » sur le document. On le traduit d'abord du QWERTY à l'AZERTY, ce qui donne « zft ». Puis on recule d'une position, et on obtient « yes ». Donc « wft » = « yes ».
  • Élémentaire mon cher Watson, conclut Kalico, empruntant la réplique au célèbre Sherlock Holmes.

C'était bien gentil toute cette gymnastique intellectuelle, mais Kalico voulait épargner à l'équipe de passer des heures à déchiffrer le message. Il veilla donc jusqu'à minuit pour bricoler un programme sur son téléphone portable, reprenant les règles du protocole. Grâce à lui, il parviendrait à traduire automatiquement le document qui leur serait remis à l'église.

Le lendemain matin, après un bon petit déjeuner à l'américaine, les membres de la K compagnie s'engagèrent dans le hall d'entrée, passage obligé pour quitter l'immeuble. Ils croisèrent le regard de Marron Glacé, qui se tenait sur le seuil de la porte de la loge. Il avait tenu à leur faire ses derniers adieux et les regarda s'éloigner, les yeux humides. Il aurait tant voulu être des leurs. L'aventure, c'était vraiment son truc.

  • Que ferait-il plus tard ? se demanda-t-il à cet instant. En tout cas, ce ne sont pas les idées qui lui manquaient. Il serait paléontologue, détective (comme Sherlock Holmes !) ou peut-être même espion, voire tout à la fois.

Kahouette renifla, elle aussi, en gagnant la sortie. Tous s'étaient attachés au petit New Yorkais ; il avait mis tant d'enthousiasme à leur faire découvrir sa ville. Mais c'était ainsi ; il leur fallait maintenant se concentrer sur la mission. 

Par chance, la K compagnie tomba sur un chauffeur de taxi qui avait envie de jouer les guides touristiques. Quant à eux, ils avaient pris pas mal d'avance par rapport à l'horaire de début de l'office. Kalico annonça leur destination au driver :

  • Angle de la 116e rue et de la 7e, s'il vous plaît.

Après les avoir questionnés sur leur pays d'origine et sur ce qu'ils avaient déjà visité à New York, il leur proposa un petit détour.

Il leur fit traverser le quartier de Greenwich Village, à quelques rues de chez Jeff. Tout y était particulièrement paisible ; les rues bordées d'arbres et de maisons d'habitation en briques, avec leurs petits perrons accueillants.

Ils passèrent ensuite devant Macy' s : l'un des plus grands, si ce n'est le plus grand magasin au monde, occupant tout le pâté de maisons entre Broadway et la 7e avenue et entre la 34e et la 35e rue. Autant dire qu'on y trouve de tout.

Ils remontèrent ensuite la 8e avenue pour tracer tout droit jusqu'à Harlem en longeant Central Park par l'ouest. À hauteur de la 77e rue, le chauffeur leur indiqua le fameux AMNH, où travaillait le Professeur McFollup.

  • On ne pourrait pas passer par la 5e avenue ? avait tenté Kahouette. Il paraît que c'est un peu comme nos Champs-Élysées.
  • Vous ferez ça au retour mademoiselle, lui avait-il rétorqué. L'avenue est en sens unique, vous ne pouvez la prendre que dans le sens nord-sud. Et il n'y a pas que les boutiques de luxe sur cette avenue. Elle longe l'est de Central Park : vous y trouverez le Met (Metropolitan Museum of Art) au niveau de la 82e rue. Un musée superbe, vous verrez ! Et au niveau de la 53e, un autre musée, le MoMA (Museum of Modern Art), qui présente une collection d'art contemporain impressionnante. Je passerais des heures à admirer les peintures qui y sont exposées...
  • OK, M'sieur, je note.

Bien qu'il n'ait pas choisi le chemin le plus court, le chauffeur les déposa avec un quart d'heure d'avance sur l'horaire convenu. Une foule très dense se massait déjà devant l'église. Face à l'étonnement de ses amis, Kapeyo sortit son joker :

  • Ne vous inquiétez pas, le Professeur m'avait prévenu qu'il n'y aurait pas de place pour tout le monde. Il m'a confié trois laissez-passer.

En effet, le vigile les autorisa à entrer sur présentation des coupe-fils, devant l'oeil médusé d'autres fidèles, qui patientaient probablement depuis plus longtemps qu'eux.

La messe fut une véritable fête. Nos petits Français durent reconnaitre que ce à quoi ils assistaient n'avait pas grand-chose en commun avec les célébrations religieuses gauloises.

Ils laissaient les chants monotones et froids auxquels ils étaient habitués pour les voix chaudes et entraînantes d'une chorale vivante, enthousiasmant la salle tout entière. Les choristes, vêtus de longues robes bleues en satin, balançaient leurs bustes d'avant en arrière, de gauche à droite, tout en battant la mesure. L'auditoire en faisait de même ; l'ambiance était survoltée.

Quant au prêche du pasteur, il fut caractérisé par une rare énergie, à la limite de la poussée de fièvre. L'homme parlait fort, avec un débit très rapide, reprenant à peine son souffle, et ponctuant son discours de fréquents « Hey, Man ! » et de grands gestes des bras.

Kahouette souffrait pour lui, les yeux figés sur son visage ruisselant de sueur. Puis, tous finirent par souffrir tout court, tant le sermon n'en finissait plus. Heureusement, le terme du discours arriva finalement, et ils furent récompensés d'un dernier chant gospel.

Alors qu'ils se tenaient dans l'allée en direction de la sortie, un homme leur adressa un signe de la main. Ils le suivirent dans une petite pièce attenante.

Il leur tendit une clé USB sans autre précision en leur demandant ce qu'ils avaient pensé de la célébration. Nos amis ne tarirent pas d'éloges, multipliant les superlatifs, à l'américaine !

Une fois sur le trottoir, Kalico s'empressa d'insérer la clé dans son téléphone, ouvrit le fichier qui s'y trouvait, et lança le programme qu'il avait lui-même conçu. Ses complices se regroupèrent autour de lui pour la lecture du message. Chacun le lut dans sa tête :

« Ce message s'autodétruira dans les cinq minutes après ouverture. Lisez attentivement, mais rapidement. Nous avons pu ressusciter un des dinosaures les plus emblématiques de la fin du Crétacé, grâce à des cellules récupérées sur une vertèbre fossilisée. Nous avons mis au point un stabilisateur de croissance, empêchant le petit spécimen de grandir au-delà d'un mètre de long. Malheureusement, un groupe de scientifiques mal intentionné, les « Dino-warriors », a dérobé une partie du dossier décrivant nos travaux.

Je ne crois pas qu'ils imaginent que nous ayons déjà abouti en redonnant vie à un petit T-Rex, mais ils savent que nous progressons. S'ils s'appropriaient nos recherches, eux donneraient naissance à un individu qu'ils laisseraient se développer jusqu'à l'âge adulte. Je vous laisse imaginer le danger que cela pourrait représenter. Notre bébé nous permet d'avancer sur la connaissance du passé de notre Terre ; entre de mauvaises mains, de telles connaissances deviendraient une grave menace.

Le Professeur Barnabus a collaboré avec nous au début des recherches, mais il nous devient de plus en plus difficile d'échanger à distance. Le groupe des « Dino-warriors » a déjà réussi à intercepter plusieurs de nos messages.

J'en appelle donc aux pouvoirs d'Aubergine Farcie. Barnabus est surveillé, tout comme moi bien entendu. Je ne vois donc qu'une solution. Soyez sur le pont de Brooklyn à 17 heures. À la même heure, le Professeur se trouvera dans un café du quartier de Chinatown. Il est à New York en ce moment et nous arrivons à communiquer tant bien que mal, par codes. Quand vous serez prêts, envoyez-moi votre signal (un message vide me suffira), que je transmettrai à mon tour au Professeur. À partir de là, laissez-lui cinq minutes pour s'isoler aux toilettes. Et c'est là qu'intervient Aubergine Farcie. Il vous faudra le téléporter jusqu'à vous sur le pont. Ne le voyant pas ressortir, son suiveur n'y comprendra rien. Il sera bien attrapé ; j'en ris d'avance...

Vous pourrez alors lui remettre le deuxième fichier, qui sera généré automatiquement lorsque celui que vous lisez s'autodétruira. Barnabus dispose du protocole nécessaire pour le décrypter, différent de celui que je vous ai communiqué pour lire le premier message bien sûr... On n'est jamais trop prudents.

Dites-lui que bébé T-Rex se porte bien et qu'avec le dernier morceau du puzzle contenu sur la clé et le fossile qu'il conserve soigneusement dans son laboratoire de Montréal, il pourra donner naissance à son petit cousin : un Yutyrannus huali, charmant spécimen à plumes ! »

  • Ça alors ? s'extasia Kahouette. Jamais je n'aurais cru que la communauté des paléontologues puisse être aussi avancée dans ses recherches.
  • Et Marron Glacé, dire qu'il a participé à tout ça ! poursuivit Karmeille. Ce gamin est un véritable génie. Quant à McFollup, il n'a vraiment aucun doute sur mes dons. Il ne s'imagine pas la concentration que ça demande une téléportation. Heureusement que Barnabus ne se trouvera pas trop loin ; vous imaginez, s'il s'était mis en tête que je le téléporte depuis l'Université de Montréal ? On n’était pas sortis de l'auberge !
  • Chère coccinelle, si on allait pique-niquer à Central Park ? proposa Kalico. Rien de tel qu'un bol d'air pur pour récupérer de l'énergie, non ? Après ça, tu seras gonflée à bloc !

Sitôt proposé, sitôt accepté. Ils se mirent en route. Kahouette profita de la proximité de la 5e avenue pour aller faire un peu de shopping, glissant sur le large trottoir en savourant son hot dog. Les autres prirent un bain de soleil sur le gazon en assistant à une partie de foot improvisée. Quelques écureuils peu farouches s'invitèrent parmi eux pour partager leur déjeuner.

À l'heure dite, notre joyeuse troupe se retrouva au lieu dit. Tout se passa comme prévu, y compris l'exploit de Karmeille.

Le professeur repartit très vite, sourire aux lèvres.

Eux demeurèrent en silence, pour admirer l'embrasement du ciel, depuis le pont mythique. Ils vivaient leurs dernières heures à Big Apple. Il leur faudrait revenir ; il restait encore tant à découvrir dans la ville immense...

  • À table ! Aubergines farcies ce soir !
  • Beurk ! Elle ne croit tout de même pas que je vais manger une coccinelle ce soir, réagit Éliot à l'appel de sa mère.
  • Allez, oublie tous ces noms de codes, répliqua Monsieur Kakouk en riant. Je suis sûr que ta réaction aurait été différente si Maman t'avait annoncé un poulet rôti.
  • Ça c'est sûr ! concéda Éliot dans un clin d'oeil.

Enfants / Des histoires pour rêver / Les aventures de Monsieur Kakouk – Read and Fly © Lecture d'histoires et contes pour enfants. Littérature jeunesse sur les voyages, l'aventure et l'imaginaire.

TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly