Chapitre 3 - Mille visages pour une ville

  • Bon, j'espère que je ne vais pas tarder à comprendre ce que mijote ce Professeur McFollup. Parce que pour le moment, je me demande bien ce qu'il attend de la K compagnie, songea Éliot en s'installant près de la baie vitrée.
  • Ne sois pas si impatient Éliot, lança Monsieur Kakouk, qui avait lu dans ses pensées. Laisse-toi donc porter par la suite de l'aventure...

Tout était calme dans l'appartement. Seul Kapeyo commençait à émerger doucement. Il se sentait encore entre-deux, ni tout à fait éveillé, ni tout à fait endormi, lorsqu'un rai de lumière passa sous la porte d'entrée. La nuit avait été courte ; il supposait qu'il devait être 8 ou 9 heures du matin. Depuis le canapé-lit du salon, où il s'était installé la veille au soir, il fixait le bas de la porte. Tout à coup, une enveloppe glissa sur le sol.

Il s'éjecta du lit et ouvrit précipitamment, mais rien. Personne sur le palier, ni à gauche, ni à droite. Il referma délicatement, éclaira la pièce et entreprit de décacheter l'enveloppe. Voici ce qu'il lut :

« Bonjour les amis,

Prenez un bon petit déjeuner, la journée va être longue. Vous trouverez tout ce qu'il faut dans la cuisine. Rendez-vous au rez-de-chaussée à la loge du gardien à 10 heures.

Je vous ai attribué des noms de codes pour plus de discrétion :

  • Kahouette sera Banane Flambée
  • Karmeille, Aubergine Farcie
  • Kapeyo, Hareng Fumé
  • Kalico, Poulet Rôti

Marron glacé, votre hôte durant le séjour »

  • Eh bien c'est un drôle ce Professeur McFollup, songea Kapeyo. Il se fait appeler « Marron Glacé » maintenant. Mais pour moi, il aurait pu trouver mieux tout de même. « Hareng Fumé » ? Ce type est vraiment bizarre...

C'est alors que Kahouette fit son entrée ; elle avait dormi dans la pièce voisine.

  • Salut Kapeyo, bien dormi ?
  • Pas mal et toi Banane Flambée ?
  • Pardon ?
  • Demande à McFollup ? Viens plutôt lire la lettre qu'il a fait glisser sous la porte.

Alors que Kahouette, dite « Banane Flambée », prenait connaissance de la lettre, Kalico les rejoignit, suivi de Karmeille.

  • Tiens, Aubergine Farcie et Poulet Rôti, marmonna-t-elle en levant un oeil vers eux.
  • Pardon ? réagirent-ils tous deux, en choeur.
  • C'est rien. Bienvenue au club leur répondit Kahouette en leur tendant le message de bienvenue de McFollup.

Une fois qu'ils furent tous au même niveau d'information, ils se regardèrent en silence quelques instants. Après quoi, ils partirent pour une crise de fou rire général, dont ils eurent de la peine à sortir.

C'est alors que Kapeyo réalisa qu'il était déjà 9 h 30. Ils prirent donc un excellent petit déjeuner fait de corn flakes, de toasts, de jambon, de fromage... Bref, un véritable repas, suivi d'une toilette de chat.

Rendus au rez-de-chaussée à 10 heures tapantes, la porte de la loge s'ouvrit sur un garçon d'une dizaine d'années, éclairé d'un large sourire. Ils lui demandèrent à parler à « Marron Glacé ».

  • C'est lui-même, trancha-t-il, l'oeil espiègle.

Face à la mine interloquée de ses invités, il poursuivit :

  • Vous rencontrerez le Professeur plus tard. En attendant, je serai votre guide à New York. Tenez, un talkie-walkie chacun, déclara-t-il en leur tendant quatre appareils.

D'un clin d'oeil, Karmeille réduisit considérablement la taille de l'appareil qui lui était destiné, avant de s'en saisir.

  • Tu fais moins le malin Marron Glacé, songea-t-elle devant le mouvement de surprise du gamin.

Un moment décontenancé, il se ressaisit avant de poursuivre :

  • Je vous emmène jouer aux enquêteurs sur la High Line.
  • Dis-moi, coupa Kapeyo, « Hareng Fumé », c'est ce que tu as trouvé de mieux comme nom de code pour moi ?
  • Oui, pourquoi ? Ça ne te plait pas ?
  • Pas franchement, je préfèrerais « Café Crème » si tu n'y vois pas d'inconvénient. Ça passe mieux le matin...
  • Top là Café Crème. Assez trainé, Let' s go !

Le petit New Yorkais les fit déambuler sur la High Line, qui démarrait à deux pas de la loge de son père, avec qui il vivait seul depuis la mort de sa maman.

  • La High Line, c'est un ancien chemin de fer, dont on a fait un circuit de promenade, leur expliqua-t-il.

En effet, la ballade fut fort sympathique. Ce chemin, suspendu à dix mètres au-dessus du sol, large de vingt mètres et long de trois kilomètres, est un bon moyen de découvrir la ville. Parcours entièrement piéton, il permet de se détacher de l'hyperactivité de Big Apple, depuis un cadre plus champêtre. Toutes sortes de variétés de plantes s'y épanouissent ; des bancs offrent un peu de repos aux marcheurs.

De repos, ni même de répit, nos amis n'en eurent guerre. Marron Glacé, trop content d'entraîner sa nouvelle bande de copains sur son terrain de jeux favori, les engagea dans des missions de détectives toute la matinée durant. Il se régalait, à coup de noms de codes susurrés dans les talkies-walkies et de planques interminables derrière les bosquets.

Devant l'entrain du petit garçon, tous se prêtèrent à son jeu, tout en se demandant s'ils allaient finir par entrer dans leur vraie mission, celle pour laquelle le Professeur McFollup les avait fait venir.

Ils déjeunèrent d'un vrai hamburger américain XXL et d'un milkshake au beurre de cacahouète. Avec un tel régime, ils ne risqueraient pas de manquer de forces pour l'après-midi.

La deuxième partie de la journée ne les éclaira pas davantage sur le but de leur mission, mais ils découvrirent encore bien des facettes de la ville.

Marron Glacé les emmena à l'Intrepid Museum, au Pier 86, c'est-à-dire la jetée numéro 86, sur l'Hudson River.

Là, ils découvrirent un porte-avion immense, à la lisière de la ville, sur lequel étaient exposés toutes sortes d'avions militaires et d'hélicoptères. Ils prirent même les commandes d'engins factices et visitèrent un sous-marin.

  • Comment peuvent-ils respirer dans des espaces si confinés ? soupira Karmeille, à la vue des couchettes réservées aux membres d'équipage, empilées les unes sur les autres.

Ils terminèrent l'après-midi au sommet de la tour Rockfeller, « Top of the Rock », comme on dit. Karmeille s'y sentait plus à son aise.

  • Pourquoi ne pas admirer la vue depuis l'Empire State Building ? avait suggéré Kapeyo. Il est bien plus haut...
  • Vous verrez, vous ne serez pas déçus, avait répondu Marron Glacé. Top of the Rock est beaucoup plus proche de Central Park ; la vue y est superbe. Et puis, c'est de là qu'on voit le mieux l'Empire State Building, justement.

En effet, le poumon vert de New York apparut sous leurs pieds, comme une immense réserve de nature, majestueux au milieu de l'étendue des gratte-ciels, pourtant bien plus grande encore.

En redescendant, ils firent une halte à la patinoire située au pied de la tour. Banane Flambée trouva en Marron Glacé un partenaire tout à fait à la hauteur. Ils occupèrent le centre de la piste le temps d'un show. Cette démonstration improvisée leur valut les applaudissements enthousiastes des autres patineurs et de la foule qui s'était amassée aux alentours pour les admirer.

Après cet intermède sportif, la joyeuse équipe fila sur Times Square. Marron Glacé leur fit remarquer à juste titre que le Professeur McFollup avait prévu une place pour lui. En effet, il y avait quatre billets et ce n'est pas Aubergine Farcie qui occuperait le dernier siège, la branche de lunettes de Poulet Rôti lui suffisant amplement.

Arrivés sur place, ils comprirent qu'ils se trouvaient au coeur de New York. À la vue de cette profusion d'enseignes lumineuses, ils reconnurent instantanément le lieu, photographié maintes fois, et qui symbolisait si bien la ville et son gigantisme.

En redescendant l'avenue de Broadway, ils aperçurent bientôt l'entrée du New Amsterdam Theatre, où se jouait chaque soir de l'année, la comédie musicale Mary Poppins.

Ce soir-là, le théâtre affichait complet. C'est ce qu'indiquait un petit écriteau sur la devanture de la billetterie. Le caissier avait manifestement profité de l'occasion pour aller faire un tour ; son petit local était vide.

Pourtant, à quelques minutes du début du spectacle, il restait au bas mot une trentaine de places libres dans la salle. C'est alors que Kapeyo vit s'approcher un homme dont la ressemblance avec Kalico le frappa. Il aurait tout à fait pu être son grand-père. Même coupe en pétard, un peu plus clairsemée et grisonnante, mêmes lunettes d'intellectuel, même regard, même sourire. L'homme prit place sur le seul siège libre de la rangée, à ses côtés. Il lui glissa à l'oreille :

  • Professeur McFollup, enchanté de faire votre connaissance, cher Kapeyo.
  • C'est vraiment vous Professeur, nous désespérions de vous rencontrer, répliqua-t-il, après un instant d'hésitation.

Mis à part Marron Glacé, qui connaissait déjà le Professeur, le reste de la troupe prit immédiatement conscience de l'identité de l'inconnu. Ils se penchèrent dans sa direction et lui adressèrent un salut de la tête, que celui-ci leur rendit.

Trop éloignés pour participer à la conversation, ils prirent le parti de s'immerger dans le spectacle dès le lever du rideau.

Le show, bien entendu, les fascina. Tout semblait réglé au millimètre. Les danses et les mélodies si entraînantes, les personnages si débordants d'énergie, le rythme endiablé parfois. La cerise sur le gâteau fut un numéro de claquettes inoubliable sur les toits des immeubles au clair de lune, réalisé par une équipe de ramoneurs couverts de suie, contrastant avec leur bonne humeur, dont ils ne se départaient pas. Quant à Mary Poppins, elle rayonnait, pleine de malice, jamais à court d'idées. Pour le final, Karmeille n'y tint plus. Lorsqu'elle vit Miss Poppins s'élever dans les airs au-dessus des spectateurs, elle la rejoignit pour tourbillonner autour d'elle. Le public ne s'en aperçut pas, mais la coccinelle affirma à ses amis que Mary, elle, lui chuchota un secret dans le creux de l'oreille. Du secret, elle décida de ne rien dévoiler, malgré les demandes insistantes du reste de l'équipe.

  • Secret de magiciennes, conclut Kahouette à regret, déçue à cet instant, de ne pas être des leurs...

Pendant ce fabuleux divertissement, le Professeur McFollup et Kapeyo échangèrent les informations nécessaires au déroulement de la mission.

Le Professeur lui confia qu'il avait acheté les dernières places de spectacle pour ne pas risquer d'être suivi jusque dans la salle. Un homme, celui-là même qui avait tenté de se faire passer pour le Professeur Barnabus, attendait à l'extérieur. Il ne fallait pas qu'il voie McFollup et la K Compagnie ensemble, sans quoi eux aussi seraient mis sous surveillance.

Et dans ces conditions, il leur deviendrait impossible de mener à bien la mission.

La K compagnie repartit donc de son côté, guidée par Marron Glacé. Kapeyo patienta un moment avant de les suivre, regardant s'éloigner le Professeur. Derrière lui, il reconnut l'homme qu'il avait décrit, vêtu de bleu marine, casquette de baseball vissée sur la tête. Il se tenait malgré tout à bonne distance, espérant ainsi ne pas se faire repérer par l'intéressé, dont il ignorait qu'en fait, il savait tout.

Le spectacle eut un effet particulièrement stimulant sur toute l'équipe. Ils regagnèrent leur résidence hôtelière à pieds en échangeant quelques répliques d'anthologie :

  • Supercalifragilisticexpialidocious
  • Chem Cheminée Chem Cheminée Chem Chem Tchéri
  • La médecine à couler, médecine à couler
  • Voilà, Monsieur Éliot, c'est terminé pour aujourd'hui.
  • Et dis-moi, M'sieur Kakouk, ça veut dire quoi Supercalifragilisticexpialidocious ? Je n'ai jamais su.
  • C'est juste un mot magique, qui se prononce quand on ne sait pas quoi dire. Et puis, la chanson raconte que ce mot a le pouvoir de sortir les gens d'une situation difficile, et même de changer leur vie.
  • Je m'en souviendrai quand j'aurai le cafard. À demain pour le dernier épisode !

Enfants / Des histoires pour rêver / Les aventures de Monsieur Kakouk – Read and Fly © Lecture d'histoires et contes pour enfants. Littérature jeunesse sur les voyages, l'aventure et l'imaginaire.

TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly