Chapitre 4 - La randonnée de la vérité

Ce soir-là, Monsieur Kakouk reprit directement le fil du récit.

Pour cette mission-nature, Kahouette avait exceptionnellement choisi de laisser ses chers patins à roulettes à Paris. En arrivant au départ du chemin de randonnée qui devait les mener au cabanon de Monsieur Profitan, elle comprit qu'elle avait bien fait.

  • Nous voici au départ de l'itinéraire de visite des chutes du Carbet. Il s'agit de 3 cascades, produites par la rivière du Grand Carbet, qui prend sa source à 1300 mètres d'altitude sur les flancs de la Soufrière. La première chute, qui est la plus haute, mesure 115 mètres, la seconde 110 mètres, et enfin 20 mètres pour la dernière. Les deux premières chutes sont distantes d'à peine un kilomètre, alors que la dernière se trouve cinq kilomètres plus loin. La rivière poursuit ensuite sa route jusqu'à la mer.

Après cette entrée en matière, Louis invita l'équipe à faire quelques pas. Ils ne tardèrent pas à découvrir un spectacle impressionnant. En enfilade, on apercevait les deux premières chutes. Au loin, dans la forêt tropicale, la première se dessinait à haute altitude. Devant elle, la deuxième chute, plus proche, renforçait encore la puissance avec laquelle la rivière fonçait vers la troisième chute, non visible depuis leur poste d'observation.

  • Vous n'êtes pas vraiment équipés pour la balade, commença Louis, considérant leur tenue estivale. Vous savez que les orages sont fréquents de ce côté de l'île ?

Il parlait tout en marchant et leur tournait donc le dos. Il n'en fallut pas moins à Karmeille pour en profiter. Elle prodigua un clin d'oeil magique à ses complices. Instantanément, tous furent revêtus d'un bon K-Way et parés de chaussures de marche.

Tout en avançant, Louis scrutait le ciel, qui s'obscurcissait à vue d'oeil. Préoccupé par la tenue inadéquate des enquêteurs, il retourna la tête de nouveau, et stoppa tout net.

  • Ça, alors ? Il me semblait pourtant bien que vous portiez un T-shirt et des sandalettes il y a un instant.

Devant leurs moues perplexes, il se reprit.

  • Ne faites pas attention les enfants. Je suis un peu fatigué ces temps-ci. Vous êtes des voyageurs aguerris. Il va de soi que vous prévoyez toujours une panoplie adaptée dans vos déplacements. D'ailleurs, ces K-Ways rouges, c'est parfait. Je ne risque pas de vous perdre avec ça.

Louis songea qu'il prendrait bien quelques jours de congé, une fois cette mission terminée. S'il commençait à avoir des hallucinations, c'était bien le signe qu'il avait besoin de repos. Enfin, pour l'heure, il fallait avancer.

  • La deuxième chute ne se trouve qu'à un quart d'heure de marche, poursuivit-il. Nous quitterons ensuite le sentier balisé pour nous enfoncer dans la forêt, afin de rejoindre le cabanon de Monsieur Profitan.

La promenade fut très agréable. Il plut à verse, ce qui ravissait tout particulièrement Kahouette. Elle ressentait au plus profond de son être, ce climat tropical qui l'avait toujours fascinée. Des trombes d'eau s'abattaient quotidiennement sur la forêt, la rendant luxuriante. La vie foisonnait, sous l'effet bienfaiteur de la pluie.
Alors qu'ils avaient quitté le sentier balisé depuis quelques minutes, la petite fille s'arrêta, comme hypnotisée, devant une feuille immense, aussi haute qu’elle. Elle se déployait au bout de sa tige, tout ouverte vers le ciel, d'un vert profond et ruisselante d'eau, à l'image de Kahouette d'ailleurs. Elle se sentait comme gonflée de l'énergie de cette feuille, elle était prête à soulever des montagnes. Louis la coupa dans ses élans en annonçant que le cabanon ne se trouvait plus qu'à deux pas.
À leur arrivée, celui qui était certainement Monsieur Profitan, prenait l'air sur la terrasse abritée qui prolongeait son petit logis. Il se leva, tout sourire, et tendit la main à Louis.

  • Ça par exemple ! Louis ! Ça fait un bail qu'on s'est vus.

Il ne laissa pas le temps à Louis de réagir, et enchaîna.

  • Mais qui sont ces charmants jeunes gens qui t'accompagnent ? Tu fais les présentations ?
  • Ce sont des détectives parisiens qui m'assistent pour déterminer la vérité sur les circonstances de l'incendie qui a causé tant de dommages sur la plantation de Désiré.
  • Oh oui, j'en ai entendu parler. Quel malheur ! Mais c'est pour cela que vous êtes venus jusqu'ici ? Tu n'imagines tout de même pas que j'ai quelque chose à y voir. C'était peut-être un accident après tout. C'est si vite arrivé ! Il suffit d'un mégot de cigarette mal éteint et tout flambe.
  • Je ne suis pas du genre à porter des accusations sans preuve, Francis. Mais nous enquêtons, et nous ne négligeons donc aucune piste. Nous avons juste quelques questions à te poser.
  • J'y répondrais bien volontiers, mais je ne dispose d'aucun indice. En tout cas, c'est bien que tu sois là, Louis. Je sais aujourd'hui que tu n'as pas commis les vols dont je t'ai accusé le jour où j'ai eu le malheur de me séparer de toi.
  • Et pourquoi n'en avoir jamais rien dit ?
  • J'ai ma fierté, tu sais. C'est mon épouse de l'époque, Véra, qui m'avait convaincu de ta culpabilité. Mais après ton départ, les vols ont recommencé. Alors, je suis devenu très méfiant et j'ai fini par surprendre une conversation entre Véra et son frère. En fait, elle oeuvrait pour son compte sur ma plantation. Ce gars est malhonnête. Il vit de la vente de ce qu'il vole. Et moi, j'ai jugé inutile de venir m'excuser auprès de toi. Je n'étais pas très fier de m'être fait berner ainsi par Véra. Et puis je savais que tu avais retrouvé une bonne place auprès de Désiré...
  • Pardonnez-moi de me mêler de vos histoires, Monsieur Profitan, intervint la coccinelle, mais après avoir accusé Louis à tort, vous auriez au moins pu reconnaître votre erreur auprès de lui. Vous vous imaginez bien que vous l'avez blessé en le traitant comme un vulgaire voleur, alors qu'il s'est toujours bien comporté avec vous.
  • Vous savez, j'ai toujours dû me battre pour y arriver dans la vie. J'ai dû me créer une carapace pour asseoir mon autorité et arriver à faire tourner cette fichue plantation. Ce n'est pas facile tous les jours, je peux vous l'assurer. Alors, les excuses ou les sentiments, ça n'a jamais été mon fort. Mais vous avez raison, quand je vois la réussite de Désiré, ça me fait réfléchir. Grâce à un savant dosage d'exigence, mais aussi d'écoute et de reconnaissance, il a su rassembler autour de lui une équipe solide sur laquelle il peut compter.
  • Je ne te le fais pas dire Francis ! Il était grand temps de t'en rendre compte, renchérit Louis avec une pointe de rancoeur dans la voix.
  • Allez, on va vous donner l'occasion de vous racheter Monsieur Profitan, poursuivit Kalico. Vous dites que vous n'y êtes pour rien dans cet incendie, alors qui aurait pu faire le coup ? Vous avez bien une petite idée...
  • Il est certain que tout m'accuse. Il n'y a que Désiré et moi qui produisons du café sur la région.
  • Et Désiré, vous lui connaissez des ennemis ?
  • Ah, ça non. Je n'ai jamais entendu que du bien sur cet homme-là. Regardez, il suffit qu'il ait un problème et tous les habitants alentour se précipitent pour l'aider.
  • Et toi, Francis, tu n'as pas songé à proposer tes services ?
  • Ce n'est pas dans ma nature ; je n'ai jamais travaillé gratuitement.
  • Bien. Réfléchissez Monsieur, qui pourrait en vouloir à Désiré, ou à vous-même peut-être, insista Kalico.
  • À moi-même ? Mais pourquoi aurait-on visé Désiré dans ce cas ?
  • C'est très simple. C'est vous même qui l'avez dit. Si on cherche le coupable, on pense immédiatement à vous. Alors, peut-être que l'auteur de l'incendie voulait qu'on vous accuse, et qu'il a donc fait cela, juste dans cette intention.
  • Mais c'est pas bête ce que vous dites là. Je n'y avais pas pensé, dit-il dans un petit rire. Ah oui, c'est sûrement ce qui s'est passé... Ce serait un coup de mon ex-beau frère, je n'en serais pas étonné.
  • Gardez-vous tout de même d'accusations trop hâtives Monsieur, l'avertit Kahouette. La dernière fois, ça ne vous a pas trop réussi.
  • Vous voulez dire, lorsque j'avais accusé Louis à l'époque ? Mais là, ça n'a rien à voir. Le frère de Véra est un bon à rien ! vociféra-t-il.

Au même instant, son téléphone sonna. Il s'éloigna de quelques pas sur la terrasse pour répondre. C'est alors que Karmeille eut une idée. Elle le fit comprendre à ses complices d'un clin d'oeil malicieux. Nul ne savait encore quels étaient ses plans.

  • Allô. Je ne peux pas vraiment te parler, je suis en compagnie.

Une autre voix hurlait au bout du fil. Francis Profitan s'éloigna alors un peu plus. Quelques instants plus tard, il revint vers ses hôtes, un peu confus.

  • Veuillez m'excuser. C'était mon épouse. Ce n'est pas toujours facile avec les femmes. Moi, je n'ai jamais pu les comprendre.

Kahouette, piquée au vif, lui rétorqua.

  • Vous ne vous êtes jamais demandé si le problème ne venait pas de vous ?
  • Oh, vous savez à mon âge, c'est de plus en plus difficile de se remettre en question.
  • Et vous connaissez ce vieux dicton « qui se ressemble s'assemble » ? Ou encore, « on récolte ce qu'on sème » ?
  • Eh bien Mademoiselle, quelle insolence !
  • En effet, c'est bien là un de mes défauts. Quelle perspicacité ! Mais je suis perspicace moi aussi, et vous voulez que je vous dise ? Je crois que c'est vous qui avez mis le feu chez Désiré.

C'est alors que Karmeille intervint en dévoilant un petit magnétophone dissimulé sous son aile.

  • Je pense que nous n'allons pas tarder à connaître la vérité. Écoutons plutôt, dit-elle en actionnant le bouton « play » de son appareil miniature.
  • Tu vois, je te l'avais bien dit ! On aurait mieux fait d'incendier ses caféiers au lieu de nous contenter de brûler 15 jours de récolte et leur outil de travail. Au moins, sans leurs arbres, ils se seraient retrouvés coincés. Là, ils doivent être au moins cinquante à s'agiter sur la plantation. En quelques jours, tout sera rentré dans l'ordre et il pourra recommencer à te prendre des clients. Enfin, ce qu'il en reste ! Et on lui a même fait de la publicité avec ça ! Tout le monde s'appesantit sur ce pauvre Désiré. On ne parle plus que de ça dans la région !
  • Écoute chérie, je ne pouvais pas savoir que ça prendrait cette tournure. De toute façon, je n'ai plus la force de faire ce métier. Rejoins-moi au cabanon. Ici, c'est tranquille et on vit avec presque rien.
  • Reste-z-y dans ton cabanon !

À l'écoute de cette bande sonore, Monsieur Profitan avait blêmi et s'était laissé tomber sur le fauteuil où il se trouvait assis avant l'arrivée des visiteurs.

  • Eh oui, j'ai intercepté votre conversation, reconnut Karmeille. C'était le seul moyen de vous mettre face à vos mensonges. Quant à votre compagne, elle ne vaut pas mieux que vous.
  • Tu n'as donc pas changé Francis, lui lança Louis en le fusillant du regard. Aller jusqu'à brûler les récoltes de Désiré, et ses boucans à tiroirs ! Tout ça par jalousie. C'est une honte !
  • Oh, je ne lui causerai plus de tort à ton patron. Ma femme m'a quitté. Je vais m'installer définitivement au cabanon ; il n'y a plus que là que je me sente bien. Et puis je dois céder ma plantation à la commune, qui va en faire un musée du café.
  • Mais alors, qu'est-ce qui t'est passé par la tête de mettre le feu chez Désiré ?
  • Je ne voulais pas décevoir ma femme. Je voulais lui montrer que j'étais encore capable de réagir.
  • Ça, c'est le bouquet ! Tu mets le feu chez ton voisin pour faire plaisir à ta femme maintenant. Tu as raison, tu es sûrement mieux tout seul. Tu es vraiment trop influençable, mon pauvre ami.

Kapeyo posa sa main sur l'épaule de Louis, dans un geste d'apaisement.

  • Il faut qu'on redescende à la voiture avant la tombée de la nuit, suggéra-t-il.
  • Vous avez raison, ne perdons plus de temps, lui répondit Louis, un peu amer.

La petite troupe se mit en route en silence. La scène qu'ils venaient de vivre leur donnait matière à méditer sur les travers de la nature humaine. En effet, la vérité qui venait d'être mise au jour n'était pas des plus glorieuses.
Heureusement, le séjour se termina au mieux.
Louis les emmena passer quelques jours chez un ami aux Saintes. Ils embarquèrent depuis le port typique des Trois-Rivières, au sud de Basse-Terre. Alors que le bateau approchait du port de Terre-de-Haut, tous remarquèrent une habitation en forme de bateau, bleue et blanche. C'était justement la maison de l'ami de Louis. Quel bonheur !
Kahouette garda en mémoire le magnifique panorama qu'ils découvrirent depuis le Fort Napoléon, d'où on dominait toute l’île. On pouvait y admirer le bleu turquoise de l'eau, le vert lumineux de la végétation et le rouge tendrement rosé des toits en tôle ondulée des maisonnettes en contrebas. Sans compter qu'on croisait quelques iguanes peu farouches.
Kapeyo, lui, ne résista pas à une plongée au milieu des tortues. Il fut attiré par une affichette qui disait simplement : « Rèspiré et pwan plézi ». C'est du créole, mais il n'eut pas de peine à faire la traduction.
Après ces quelques jours aux Saintes, Louis relaya Désiré sur la plantation. Ce dernier put ainsi accompagner la fine équipe au Jardin botanique de Deshaies pour leur présenter le grand Fromager et moult autres merveilles.
Pour finir, il les emmena au parc des Mamelles, sur la route de la Traversée, au centre de Basse-Terre. Ils y croisèrent le racoon, raton laveur emblème de Basse-Terre. Mais surtout, ils se baladèrent sur la canopée, c'est-à-dire à la cime des arbres, là où les rayons du soleil permettent à une riche faune de s'épanouir. Karmeille, qui se retrouvait dans son élément, fit la causette à tous les coins de branches.
De retour à Paris, Kalico dégotta un petit lexique créole sur internet :
http://creoles.free.fr/Cours/glossai3.htm#P

  • Et Désiré, il s'en est sorti ? demanda Éliot à Monsieur Kakouk.
  • Très bien. Il a même obtenu un prix pour la qualité de son café.
  • Trop cool ! C'est le prof de judo de Kapeyo qui a dû être content.
  • Tu penses. À leur retour, il a même invité tous les membres de la K compagnie au restaurant. Devine où ?
  • Chez Toni Manzani !
  • Tout juste.

Enfants / Des histoires pour rêver / Les aventures de Monsieur Kakouk – Read and Fly © Lecture d'histoires et contes pour enfants. Littérature jeunesse sur les voyages, l'aventure et l'imaginaire.

TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly