Chapitre 3 - Élan de solidarité sur la plantation

  • Salut Éliot ! Alors, cette course de l'Espoir ?
  • Tu devineras jamais Monsieur Kakouk. J'ai fait 11 tours !
  • C'est formidable. Laisse-moi faire le calcul... Tu as donc récolté 110 €. Félicitations !
  • Et tu sais, avec l'argent gagné par tous les enfants de l'école, on aide des associations comme « les blouses roses » (www.lesblousesroses.asso.fr) ou « dunes d'espoir » (dunespoir.free.fr). Ils font des trucs trop bien dans ces associations : ils organisent des spectacles à l'hôpital pour les malades, ils permettent à des handicapés de participer à des courses à pied, et plein d'autres choses encore... c'est la maîtresse qui nous a expliqué tout ça.
  • Eh bien, tu es dans une chouette école, p'tit gars. Si tu veux bien, nous allons maintenant reprendre le cours de notre mission en Guadeloupe, avec nos enquêteurs préférés...

Éliot répondit d'un hochement de tête, pour indiquer qu'il était prêt.

La joyeuse troupe s'était élancée sur les flots au petit matin pour regagner la plantation au plus tôt.
Kalico avait pris place derrière Désiré sur le premier scooter, Karmeille s'agrippant à la broussaille de ses cheveux.
Grand amateur de sensations fortes, c'est tout naturellement que Kapeyo avait pris le contrôle du deuxième engin. Kahouette s'abritait du vent en le serrant bien fort. Mais comme elle ne voulait pas repartir à Paris sans avoir essayé de diriger elle-même la manoeuvre, Kapeyo lui laissa le volant un moment. Elle s'amusa beaucoup, mais ne tarda pas à demander à reprendre sa place initiale, pour reposer ses bras. En effet, la conduite d'un scooter des mers sur une telle distance restait une épreuve de force.
Après avoir dépassé la pointe nord de Basse-Terre, l'équipage commença à longer sa côte ouest, en direction du sud. Ils aperçurent bientôt le port de Deshaies, petit village niché dans la verdure. Ils n'auraient pas le temps de s'y arrêter, mais Désiré coupa le moteur pour faire une pause et leur faire partager les trésors de son île natale.

  • La plage de Grande-Anse, ici à Deshaies, est la plus longue de Guadeloupe et sans doute aussi l'une des plus belles de Basse-Terre. C'est elle que vous avez pu admirer juste avant notre arrêt. Là, nous sommes en face du village. Et sur les hauteurs, noyé dans la verdure, vous avez le Jardin botanique de Deshaies, dit-il en les invitant à regarder dans la direction qu'il indiquait.
  • Et qu'est-ce qu'on y trouve dans ce jardin ? l'interrogea Karmeille.
  • D'innombrables espèces de fleurs, de plantes et d'arbres. Des plans d'eau et des cascades aussi. Et puis pas mal d'oiseaux : des Aras, des Flamands roses ou encore des Loriquets, petits perroquets d'Australie au plumage multicolore. Et bien sûr des colibris, que vous retrouverez un peu partout en Guadeloupe. D'ailleurs, ils n'existent que sur le continent américain. Ils sont minuscules et battent des ailes si rapidement qu'ils arrivent à voler sur place. Vous les verrez souvent butiner les fleurs avec leur long bec.
  • Quelles fleurs trouve-t-on au Jardin botanique ? reprit Karmeille.
  • Parmi les plus répandues sur notre île, vous avez les hibiscus et les bougainvilliers. Mais on trouve aussi des orchidées, des roses de porcelaine et même des fleurs de la famille des broméliacées, dont certaines ressemblent à des plumes d'oiseaux, d'un rose ou d'un violet très vifs.
  • Ce doit être surprenant, ajouta Kahouette.
  • Oui, on se demande d'ailleurs comment la nature a pu engendrer tant de variété. Déambuler dans ce jardin, c'est comme assister à un spectacle éblouissant. Au détour de chaque allée, vous découvrez des plantes dont vous n'auriez pas pu imaginer l'existence. C'est là que j'ai fait connaissance avec ce qui est devenu mon arbre préféré : le grand Fromager. Dans le jardin, il s'épanouit majestueusement au milieu du gazon. Il est si haut qu'il cache le soleil, mais son feuillage laisse délicatement passer la lumière. Quant à son tronc, c'est ce qui m'a séduit dès le départ. Il forme des plis arrondis, qui s'évasent du haut du tronc vers sa base, comme un drapé. On dirait qu'il s'est paré d'une robe de soirée.

La description poétique que Désiré faisait du Fromager laissa Karmeille songeuse. Elle enchaîna :

  • Si on n'a pas le temps de se rendre au Jardin botanique pendant la mission, je propose qu'on prenne quelques jours supplémentaires avant de rentrer à Paris. Je ne voudrais pas repartir sans avoir vu ces merveilles, ni d'autres sans doute, sur lesquelles nous n'aurons pas le temps de nous attarder.
  • Banco, répliqua Kapeyo, alors que tous se tapaient déjà dans les mains en signe de ralliement à la proposition de la coccinelle.
  • Excellente idée, reprit Désiré. Sachez d'ailleurs que le jardin a appartenu à Coluche.
  • Oh, j'adore ses sketches, déclara Kahouette, et puis ses Restos du Coeur, bien sûr !
  • En parlant de restos, il faut qu'on soit à la plantation pour le déjeuner. Allez, assez traîné, c'est reparti ! lança le chef de file en remettant les gaz.

Ils poursuivirent ainsi leur course folle vers le sud, longeant la côte où les villages se succédaient : Pointe Noire, Malendure, Pigeon, Bouillante, et enfin Vieux-Habitants.
Après l'accostage au port, une vieille camionnette les attendait. Kapeyo prit place sur le siège passager avant, unique place assise avec celle du conducteur. Les autres s'installèrent à l'arrière, à même le plancher. Pendant le trajet qui menait à la plantation, ils se calèrent tant bien que mal pour éviter de chanceler à chaque virage. En effet, la route était particulièrement sinueuse et escarpée.
Aussitôt arrivés, les filles bondirent de l'habitacle avant même d'y être invitées. Quant à Kalico, il restait agenouillé à l'arrière du véhicule, manifestement mal-en-point. La radio de Désiré continuait à passer de la musique zouk. Pour autant, Kalico ne semblait pas enclin à se laisser gagner par le démon de la danse, loin de là...
Considérant son teint pâle, presque vert, Kahouette s'écria :

  • Vite une bassine !

Mais trop tard ! Kalico avait rendu son petit déjeuner sur le plancher.
Confus, mais affaibli, il laissa ses amis nettoyer les dégâts.
Pendant ce temps, Désiré découvrit avec bonheur tous les bras qui s'affairaient autour de son outil de travail. Louis vint au-devant de son patron en lui adressant une poignée de main franche et amicale. Il lui expliqua que les habitants des villages voisins avaient été nombreux à proposer spontanément leur aide, dès qu'ils avaient appris la nouvelle de l'incendie. Désiré s'en trouvait ému aux larmes. Sa femme, Marie, qui venait de les rejoindre, le serra dans ses bras.

  • J'ai préparé un colombo de poulet géant pour rassasier tous ces travailleurs, annonça-t-elle.
  • Formidable. Justement, je suis affamé. Et nos petits amis aussi, sans doute, répondit Désiré en invitant Louis et Marie à le suivre en direction de la camionnette.

Kalico retrouvait déjà des couleurs. Une fois les présentations faites, on improvisa de grandes tablées à l'aide de tréteaux et de planches de bois.
Le colombo préparé par Marie fut un délice et l'ambiance festive. On termina, comme il se doit, par une tasse de café, qui, au dire des convives, était le meilleur au monde.
Kalico, moins habitué aux épices que ces complices, avait un peu la bouche en feu. Mais il fit bonne figure. Il ne voulait pas passer pour le « douillet » de service.
Après le repas, les trois bambins de Désiré firent trempette dans un grand bac installé au milieu du jardin par leur Maman. On les surnommait Riri, Fifi et Loulou. Ils avaient respectivement 5, 3 et 2 ans.
Leurs vrais prénoms étaient Rémi, Florent et Loïc, mais leur père aimait beaucoup les bandes dessinées de Donald, l'oncle bien connu du petit trio.
Conscients que la reconstruction de l'outil de production était en très bonne voie, les membres de la K compagnie voulaient se consacrer pleinement à l'enquête, afin de retrouver l'auteur de l'incendie. Désiré concéda que le travail avançait à la vitesse grand V et qu'ils seraient fin prêts pour redémarrer la production d'ici un jour ou deux. Il proposa alors à Louis de poursuivre la mission avec les enquêteurs, pendant que lui resterait à la plantation pour participer à la suite des opérations avec tous les autres.

Amoureux de son métier, Louis décida de leur faire visiter la plantation avant de repartir. En guide passionné, il leur expliqua toutes les étapes de la fabrication de son cher café.

  • Tout d'abord, il existe deux grandes variétés de café à travers le monde. L'arabica, que nous cultivons en Guadeloupe, et le robusta, qui demande moins d'entretien, qui est donc moins cher à produire, mais aussi de moins bonne qualité et forcément moins goûteux.
  • Qu'est-ce c'est que ça ? l'interrompit Karmeille, fascinée par une épaisse et longue tige incurvée, qui sortait d'un régime de bananes et se terminait par une fleur rose qui ressemblait à une tulipe fermée. On dirait presque un tronc cette tige, comme si elle avait des écorces, ajouta-telle.
  • C'est tout simplement une fleur de bananier. Et regardez, juste au-dessus, un petit lézard qui se dore au soleil.
  • Ça, c'est étonnant ! dit Kahouette en sortant son appareil photo pour immortaliser la scène.

En effet, le lézard se reposait à plat ventre sur une feuille. Seule sa tête dépassait, le reste de son corps apparaissant en ombre chinoise à travers la feuille, grâce au soleil qui l'illuminait.

  • Venez mes amis, je vais vous montrer les fruits des caféiers tels que nous les récoltons, reprit Louis en se dirigeant vers l'arbre-bienfaiteur. Nous réalisons la cueillette à la main ; elle démarre en novembre et dure un trimestre environ. Tous les deux jours, nous prélevons les baies mûres, comme celle-ci, dit-il en leur présentant le fruit qu'il venait de cueillir.
  • Mais c'est rouge ! s'étonna Kapeyo.
  • Oui, mais ce n'est que la couleur de l'écorce. Regardez, lorsqu'on ouvre le fruit, on trouve deux grains de café à l'intérieur.
  • Ah, oui. Mais ils sont blancs, insista Kapeyo.
  • En effet, patience... Nous ne sommes qu'au tout début du processus de fabrication. Il reste encore beaucoup de travail avant de retrouver les grains de café bruns que vous connaissez. Ce que je viens de faire en ôtant la première peau du fruit s'appelle le dépulpage. Cette étape est réalisée le jour même de la cueillette, à l'aide d'un outil qu'on appelle la déceriseuse, parce que le fruit entier ressemble à une cerise.
  • Et après ? s'impatienta Kahouette.
  • Ensuite, on laisse les grains fermenter pendant une journée avant de les laver à grande eau et de procéder au mucilage, qui consiste à enlever la deuxième peau. Suivez-moi pour la suite, direction le boucan à tiroirs.

Ils se retrouvèrent bientôt face à un ensemble de bâtisses en bois, qui concentrait actuellement toute l'activité de la plantation. Les coups de marteau résonnaient. Les volontaires qui étaient venus prêter main-forte à Désiré, mettaient beaucoup de coeur à l'ouvrage. Ils avaient travaillé si vite et si bien qu'il était difficile de s'imaginer que tout avait brûlé quelques jours auparavant.
Louis désigna une première bâtisse en indiquant qu'elle servait au stockage des grains de café. Elle était surélevée de quelques dizaines de centimètres pour permettre de glisser des tiroirs dessous, d'où son appellation de boucan à tiroirs. Après le dépulpage, le mucilage et un séchage sommaire en terrasse au soleil, les grains atterrissaient dans ces immenses tiroirs pour un séjour de quelques mois.
On les ouvrait en journée pour permettre au soleil de sécher les grains, et on les mettait à l'abri sous la bâtisse la nuit ou en cas de risque de pluie. Qui plus est, les grains devaient être remués régulièrement pour éviter les moisissures.

  • Quel travail ! lâcha Kapeyo, admiratif.
  • Et ce n'est pas tout, reprit Louis. Vous avez là une autre bâtisse, qu'on appelle la bonifierie, dans laquelle on réalise le déparchage, étape qui consiste à ôter la troisième peau. Ensuite, il convient de trier les grains en éliminant ceux qui sont cassés ou abîmés. Enfin, on passe à la torréfaction, opération consistant à chauffer les grains. Ça revient en quelque sorte à les caraméliser pour leur donner cette belle couleur brune, et surtout leur délicieux arôme. Une partie de la production est alors mise en sachet telle quelle et l'autre moulue au préalable. Et voilà, c'est terminé.
  • Merci bien Louis, conclut Kalico. Nous avons appris beaucoup de choses grâce à vous. Je crois que les adultes apprécieraient encore plus leur petit café quotidien s'ils avaient conscience de tout le travail nécessaire pour en arriver là.
  • Vous avez bien raison Kalico. Maintenant, je vous emmène au pied de la Soufrière, notre grand volcan. Monsieur Profitan, mon ancien patron, a un cabanon là-bas. Il y passe de plus en plus de temps. Nous allons lui rendre visite. Je ne peux affirmer qu'il est l'auteur de l'incendie, mais nous avons des soupçons avec Désiré. Et si ce n'est pas lui, je serais étonné qu'il ne sache rien, lui qui connaît tant de monde dans la région.
  • Les enfants, à table !

Maman nous appelait pour dîner ; Monsieur Kakouk s'éclipsa aussitôt.

Enfants / Des histoires pour rêver / Les aventures de Monsieur Kakouk – Read and Fly © Lecture d'histoires et contes pour enfants. Littérature jeunesse sur les voyages, l'aventure et l'imaginaire.

TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly