Chapitre 2 - Tête dans les étoiles et pieds dans l'eau

Éliot attendait bien sagement l'arrivée de Monsieur Kakouk, lorsque celui-ci se décida enfin à apparaître.

  • C'est pas trop tôt, lui lança le petit garçon.
  • Sois patient Éliot, tout vient à point à qui sait attendre.
  • Tu as raison Monsieur Kakouk, mais je suis pressé de connaître la suite de l'aventure.
  • Alors, assieds-toi confortablement, l'heure de l'histoire a maintenant sonné.

Et au même instant, comme par miracle, les cloches de l'église du quartier retentirent, annonçant 18 heures.

La K compagnie atterrit à Pointe-à-Pitre avec un peu d'avance sur l'horaire convenu. Par contre, ils durent se poser sur le toit de l'église pour ne pas se faire repérer. Afin que chacun puisse regagner la terre ferme en toute discrétion, Karmeille monta la garde à l'arrière de l'édifice.
Ils contournèrent ensuite l'église, avant de s'installer en rang d'oignons sur un muret qui longeait la place. Alors que le jour commençait à décliner, ils goûtaient à la douceur du climat, tout en assistant au spectacle de la rue. En effet, les habitants convergeaient tranquillement pour assister à la messe du samedi soir, parés de leurs plus belles tenues. Tant d'élégance déployée ravissait nos petits globe-trotters, qui n'en finissaient plus d'admirer les chapeaux, les robes à volants, les souliers vernis et les costumes bien taillés. La façade de l'église, simple et accueillante, jaune comme le soleil, soulignait à merveille l'harmonie de la scène.
Une fois la porte refermée sur le dernier fidèle, une voix se fit entendre derrière les petits aventuriers.

  • Bonjour les enfants.

Ils sursautèrent de surprise, tant ils se sentaient encore absorbés par le rituel auquel ils venaient d'assister.
L'inconnu fit alors le tour pour venir les saluer.
Il leur tendit la main, tout en se présentant :

  • Désiré Jukado, enchanté de faire votre connaissance.

Les enfants lui rendirent la pareille en se nommant à leur tour.

  • Alors, dites-nous Désiré, vous habitez où ? demanda Kapeyo, parce que tout s'est passé très vite à Paris. À partir du moment où votre cousin m'a averti de vos ennuis, j'ai compris qu'il ne fallait traîner pour partir, si bien qu'on n'a pas eu beaucoup de temps pour discuter.
  • Oh oui, je vous remercie infiniment d'être venu aussi rapidement. En fait, j'habite à une quinzaine de kilomètres de Vieux-Habitants. C'est une ville qui se trouve sur la côte ouest de Basse-Terre, et ma plantation se situe un peu en altitude, plus à l'intérieur des terres.
  • Et qu'est-ce que vous avez prévu pour ce soir ? s'enquit Kahouette. C'est un peu loin d'ici Vieux-Habitants, non ? Et il est déjà 18 heures.
  • En fait, j'ai deux scooters des mers amarrés au port. Ça nous permettra de rejoindre assez vite Grand-Cul-de-Sac-Mahin. On fera une pause miam-miam et dodo à l'îlet à Caret et on reprendra la route demain matin.
  • Stop, stop... l'interrompit Kalico, qui se trouvait un peu perdu avec tous ces nouveaux lieux, lui qui s'était pourtant informé avant de venir. D'abord, Grand-Cul-de-Sac-Mahin, c'est quoi ?
  • Vous voyez, là, dit-il en présentant la carte à Kalico...
  • Ah, Grand-Cul-de-Sac-MaRin !
  • Si vous voulez, mais en créole (notre langue natale), on ne prononce pas les « R ». Il va falloir vous habituer. Alors, je vous explique. Cette baie s'appelle comme ça, tout simplement parce que la mer forme ici comme un cul-de-sac. Vous voyez, elle rentre dans les terres, entre les ailes du paillon au nord, en allant vers le coeur. Et un peu plus haut, le cul-de-sac est refermé par la barrière de corail. Vous savez ici, on appelle en général les choses par leur nom. La mer forme un grand cul-de-sac au nord, alors on l'appelle Grand-Cul-de-Sac-MaHin. Au sud, elle forme un petit cul-de-sac, alors c'est Petit-Cul-de-Sac-MaHin.
  • Je vois, je vois...
  • Bon, c'est un peu dommage, vous ne verrez pas grand-chose de nuit, parce que Grand-Cul-de-Sac-Mahin, ça vaut le détour. C'est un espace protégé où on trouve d'innombrables espèces d'animaux, à commencer par les oiseaux, qui nichent dans la mangrove.
  • Vous savez, ces forêts qui poussent dans l'eau le long des côtes, reprit Désiré, qui remarqua l'oeil interrogateur de ses interlocuteurs.
  • Ah oui, acquiesça Kalico, comme si on venait de lui rafraîchir la mémoire. Et l'îlet à Caret alors ?
  • Eh bien c'est là qu'on dînera et qu'on passera la nuit. C'est un îlet minuscule, qui n'est autre qu'une plage de sable fin bordée de cocotiers. En journée, c'est rempli de touristes ; on se marche sur les pieds. Mais pour la nuit, on devrait y être tranquilles.
  • Formidable, vous avez tout prévu ! le félicita Kahouette, dont l'estomac commençait à crier famine.
  • Vous ne croyez pas si bien dire. J'ai pêché quelques kilos d'ouassous cet après-midi et j'ai aussi acheté des abricots pays au marché de Pointe-à-Pitre. Nous allons nous régaler...
  • Qu'est-ce que c'est que les ouassous ? s'inquiéta Kahouette.
  • C'est comme ça qu'on appelle les écrevisses chez nous. Nos voisins de Martinique les appellent les Zabitants, eux.
  • Les Zabitants, comme votre village ? demanda Karmeille.
  • Non, pas tout à fait. Mon village c'est Vieux-Habitants, mais je vois que vous avez bien retenu. Par contre, je ne sais pas si le menu vous conviendra, Karmeille.
  • Oh, je mange à peu près de tout, rassurez-vous, à partir du moment où on adapte les portions à mon petit estomac, bien entendu. Mais si on peut ramasser quelques végétaux dans la mangrove au passage, je ne suis pas contre. J'aimerais bien goûter.
  • À vos ordres, Mam'zelle coccinelle.

De la mangrove, la joyeuse équipe ne vit pas grand-chose. Néanmoins, cette balade au clair de lune sur les flots resterait gravée dans leur mémoire, tout comme le dîner et la nuit qui s'en suivirent. Dormir à la belle étoile sous les tropiques, après un délicieux repas autour d'un feu de bois : qui n'en a jamais rêvé ? Eh bien pour la K compagnie, ce rêve est devenu réalité.
Ils dormirent merveilleusement, chacun à l'abri dans son duvet. Imagine-toi à leur place, les paupières ouvertes sur le ciel étoilé avant de partir au pays des songes. Pendant la nuit, une douce brise te caresse le visage, nul autre bruit ne se fait entendre, que ceux de la nature qui t'entoure. Au petit matin, la lumière de l'aube vient te sortir tout doucement du sommeil. Là, tu t'assieds ; tu es sous un cocotier et tu contemples la mer, à perte de vue...
Les quatre complices et leur guide étaient donc maintenant assis sur la plage, respirant le calme et pourtant bien conscients de la mission difficile qui les attendait.
La veille, Désiré les avait mis au parfum au coin du feu. Il supposait, sans pour autant être formel, que c'était son voisin et concurrent, un certain Monsieur Profitan, qui avait mis feu à ses récoltes et à son outil de travail. En effet, dix ans plus tôt, ce monsieur était le seul à produire du café dans le secteur, et ses revenus étaient bien plus confortables qu'aujourd'hui. Beaucoup de ses anciens clients achetaient à présent leur café à Désiré, dont la réputation s'affirmait année après année parce qu'il fabriquait un produit de grande qualité. On pouvait donc supposer que Monsieur Profitan nourrissait une certaine jalousie à l'égard de Désiré.
Ce monsieur ne passait pas non plus pour le meilleur des patrons. Désiré s'en rendit compte par lui-même lorsqu'un des anciens employés de Monsieur Profitan, Louis, vint lui demander du travail après avoir été renvoyé du jour au lendemain. Monsieur Profitan l'accusait d'avoir volé de la marchandise, alors qu'il n'avait aucune preuve. Désiré avait alors accepté de prendre Louis à l'essai et s'était vite rendu à l'évidence. Par sa longue expérience du café et la qualité de son travail, cette nouvelle recrue serait d'une grande aide sur la plantation. Il avait donc décidé d'embaucher Louis et n'avait jamais eu à le regretter par la suite.
Les objectifs de la mission apparaissaient désormais clairement pour la K compagnie. Premièrement, il leur fallait s'assurer de l'identité de l'auteur de l'incendie et faire en sorte qu'il ne puisse pas recommencer. Deuxièmement, il fallait aider Désiré à reconstruire son outil de travail au plus vite pour reprendre la production.
Avec la journée qui s'annonçait, l'énergie gagnée grâce à cette nuit réparatrice serait la bienvenue.

  • À toi Éliot, une bonne soupe et au lit. Il faut que tu sois en forme demain pour l'école.
  • En plus, je vais faire la course de l'Espoir.
  • La course de l'Espoir ?
  • Oui, tu sais, plus on fait de tours et plus on gagne d'argent pour aider des associations. J'ai fait signer ma carte par mes parents, des voisins et aussi papi et mamie. Et à eux tous, ils se sont engagés à me donner 10 € par tour. Alors, tu penses bien que j'ai envie de courir le plus vite possible.
  • Ça, c'est formidable ! Alors bonne chance pour la course de l'Espoir petit, et à demain.
  • Merci Monsieur Kakouk. À demain !

Enfants / Des histoires pour rêver / Les aventures de Monsieur Kakouk – Read and Fly © Lecture d'histoires et contes pour enfants. Littérature jeunesse sur les voyages, l'aventure et l'imaginaire.

TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly