Chapitre 1 - Le cousin du judoka

Arbre le Grand Fromager du Jardin botanique de Deshaies en GuadeloupeCe soir-là, je fredonnais une chanson qu'écoute souvent Maman : « Belle-Île-en-Mer, Marie-Galante, Saint Vincent, Loin Singapour, Seymour, Ceylan... », quand tout à coup :

  • Salut Éliot, c'est joli ce que tu chantes là. Toutes ces îles, ça me donne envie de faire mes valises, pas toi ?
  • Oui, mais tu m'as fait peur Monsieur Kakouk ; je n'avais pas vu qu'il faisait déjà nuit.
  • Désolé... Mais dis-moi, le sable fin et les cocotiers, c'est pas mal comme destination de vacances quand le vent d'hiver commence à souffler dehors... Tu n'es pas de mon avis ?
  • Ça, c'est sûr. Mais, Marie-Galante, c'est aussi une île ? C'est bizarre comme nom...
  • Mais oui, ça fait partie de la Guadeloupe.
  • Bah ça alors ! C'est là que les parents de mon amie Margot sont nés. J'aimerais bien savoir comment c'est. On peut y aller avec la K compagnie ?
  • Justement, une nouvelle aventure les y appelle. Il ne nous reste qu'à les accompagner pour en faire le récit !

Kapeyo, grand sportif qu'il est, ne manquait son entraînement de judo que lorsqu'il en était empêché par une mission de la K compagnie. Comme chaque vendredi, il s'était donc rendu à son cours, où il avait donné le meilleur de lui-même. Après cette dépense d'énergie, il se sentait parfaitement apaisé. Il allait prendre le chemin du vestiaire lorsque son professeur l'interpela :

  • Kapeyo... commença-t-il l'air soucieux.
  • Oui, Monsieur Jukado, qu'y a-t-il ?
  • Eh bien, j'ai un cousin en Guadeloupe, à qui il est arrivé de graves ennuis.
  • Ah bon ? Et de quoi s'agit-il ? s'enquit Kapeyo.
  • Il cultive du café là-bas ; c'est son métier. Et quelqu'un a brûlé toutes ses récoltes.
  • Mais c'est terrible...
  • Oui, d'autant qu'ils ont trois petits enfants avec sa femme. La récolte n'a commencé que depuis quinze jours, et elle ne dure que quelques mois. Comment vont-ils s'en sortir pour l'année qui vient ? Sans compter que les bâtisses qui sont utilisées dans le processus de fabrication du café ont été brûlées, elles aussi. Je ne vois vraiment pas comment je pourrais les aider...
  • Vous avez bien fait de m'en parler, Monsieur Jukado. Vous savez combien nous aimons relever les défis avec mes amis de la K compagnie. Prévenez votre cousin que nous le retrouverons à Pointe-à-Pitre demain à 18 heures. Demandez-lui simplement où il souhaite qu'on se rencontre et communiquez-moi le lieu de rendez-vous par texto.
  • Kapeyo, tu me sauves la vie, répondit Monsieur Jukado en lui donnant l'accolade. Tu as assez d'informations pour partir ?
  • Euh, pas tout à fait. Comment s'appelle-t-il votre cousin ?
  • Jukado, comme moi. Désiré Jukado.
  • Très bien. Et n'oubliez pas de m'envoyer le texto.
  • Je n'y manquerai pas ; je vais m'empresser d'annoncer la nouvelle à Désiré.

Sur ces mots, l'élève et son professeur se saluèrent. Kapeyo regagna le vestiaire, puis s'éclipsa discrètement, alors que Monsieur Jukado enchaînait déjà avec le cours suivant. Il semblait tout ragaillardi. Ses élèves avaient intérêt à être en forme, car ce cours-ci ne serait certainement pas de tout repos pour eux. Kapeyo sourit à cette idée en montant quatre à quatre les marches qui menaient à la sortie.
Cela tombait bien, les amis s'étaient donné rendez-vous à leur pizzeria favorite le soir même. Kapeyo pourrait ainsi parler à ses complices sans attendre.
Le pizzaïolo, Tony Manzani, était si attentif à ses clients qu'il avait mis au point depuis longtemps une pizza spécialement adaptée aux besoins de Karmeille. Elle n'était pas plus grosse qu'une pièce de monnaie et aussi fine que du papier de soie. Et il la garnissait d'un mélange d'herbes de son jardin, une recette dont lui seul avait le secret.
À peine furent-ils attablés ce soir-là, que Karmeille se réjouissait déjà à l'idée de déguster ce qui était devenu son plat préféré. C'est alors que le téléphone de Kapeyo vibra. Il lut à voix haute le message qui lui était adressé :

  • « RDV demain 18 h à la capitale devant église St Pierre St Paul avec Désiré. Merci encore mon ami. Patrice Jukado ». Parfait, dit Kapeyo en reposant son téléphone sur la table.

Il exposa alors la situation à ses amis qui, bien entendu, s'interrogeaient à propos de ce message, auquel ils n'avaient rien compris.

Kalico ne put s'empêcher de pianoter sur son téléphone portable pour afficher la carte de la Guadeloupe, avant même que Kapeyo eût terminé de décrire l'objet de la mission.

C'est donc lui qui enchaîna pour apporter des précisions sur le voyage qui les attendait.

  • Regardez la Guadeloupe, elle ressemble à un papillon. Pointe-à-Pitre en est la capitale. Les 2 ailes sont séparées par un mince filet d'eau. L'aile de droite (à l'est) s'appelle Grande-Terre ; on y trouve un relief de plaine. L'aile de gauche (à l'ouest et légèrement plus au sud), c'est Basse-Terre. Avec la Soufrière, volcan toujours actif aujourd'hui, on culmine à 1.467 mètres.
  • Et il est dangereux ce volcan ? interrogea Kahouette.
  • Sa dernière éruption date de 1976. Son réveil a été provoqué par des séismes, mais la population a pu être évacuée à temps. Le volcan est très surveillé depuis 1950, si bien qu'ils peuvent prévoir ce genre d'évènement.
  • Il n'y a donc pas vraiment de raisons de s'inquiéter ? suggéra Karmeille, soucieuse malgré tout.
  • Non, sois tranquille chère coccinelle. Poursuivons maintenant avec la géographie guadeloupéenne. Le papillon est complété par trois îles principales. Vous voyez, là au sud de Basse-Terre, c'est le petit archipel des Saintes, le paradis des plongeurs. Il est constitué de Terre-de-Haut à l'est et Terre-de-Bas à l'ouest. À l'est des Saintes maintenant, on trouve Marie-Galante, bien plus grosse et toute ronde. On la surnomme d'ailleurs « la Grande Galette ». C'est une terre agricole ; on y cultive en majorité la canne à sucre. Et enfin, à l'est de Grande-Terre, la Désirade, petite montagne verte et sauvage, qui s'étire de tout son long. Voilà à peu près à quoi tout cela ressemble vu du ciel, mais bien d'autres ilets encore composent l'archipel guadeloupéen. Ils sont inhabités pour la plupart, mais peuplés d'animaux : oiseaux, iguanes, et toutes sortes d'espèces de la faune locale.
  • Et le cousin de ton prof, Kapeyo, il habite où ? demanda Kahouette.
  • On a rendez-vous avec lui sur la place de l'église Saint-Pierre Saint-Paul, à Pointe-à-Pitre. C'est à Grande-Terre, mais tout près du coeur du papillon. Quant à sa plantation de café, je suppose qu'elle se trouve à Basse-Terre. Avec son relief montagneux, il y pleut beaucoup, et la végétation ne s'en porte que mieux.
  • Eh bien c'est parfait, comme ça on verra du pays ! conclut Kahouette, enjouée.
  • Et dis-nous tout Maître Kalico, reprit Karmeille. Le trajet sera long jusqu'à Pointe-à-Pitre ?
  • Oh, à peine trois quarts d'heures avec nos bouteilles à propulsion.

Kahouette en soupira d'aise.

  • Dire que demain nous serons sur le continent américain, posés sur une terre paradisiaque, entre la petite mer des Caraïbes et le grand océan Atlantique, poursuivit-elle à voix haute, perdue dans ses pensées.
  • Juste une précision Miss Kahouette : la mer des Caraïbes s'appelle aussi la mer des Antilles et elle fait partie de l'océan Atlantique, compléta Kalico, fier de son intervention.
  • Merci Monsieur Je-Sais-Tout, lui rétorqua-t-elle.

En fait, elle était un peu énervée que l'intellectuel du groupe l'ait sortie de ses songes pour de nouvelles informations géographiques.
Kalico ne se formalisa pas. Il connaissait la nature rêveuse de son amie et la savait parfois saturée par sa conversation encyclopédique. Mais c'était plus fort que lui, il ne pouvait s'en empêcher. Il décida pourtant de faire un effort et proposa de raconter une histoire drôle.

  • Bonne idée ! lancèrent-ils tous en choeur.

Il comprit à leur réaction que Kahouette avait exprimé tout haut ce que tout le monde pensait. Alors, il se lança :

  • Trois petits steaks hachés se baladent dans la forêt avec leur maman. Ils s'amusent bien jusqu'au moment où la maman ne les voit plus et les appelle. Elle finit alors par paniquer et sort de la forêt pour appeler les gardes forestiers. C'est alors qu'elle tombe sur ses petits steaks : « Mais où étiez-vous passés ? »
— « Bah, on steak haché ! ».
  • Pas mal... mais tu l'as trouvée où celle-là ? questionna Kahouette.
  • Bah, sur internet.
  • Ah ouais, il faudra que tu me donnes l'adresse du site pour que j'aille y faire un tour.
  • OK Miss, je te l'envoie par texto.

Le dîner se déroula ainsi dans une ambiance conviviale, où fusèrent devinettes et histoires drôles. Quant aux pizzas de Tony, elles comblèrent les papilles de nos amis. Comme toujours !
Le lendemain, ils se retrouvèrent à 21 h 30 (16 h 30 heure de Pointe-à-Pitre), avant de s'envoler vers leur nouvelle mission.

  • La suite demain cher Éliot.
  • Déjà...

Sur ce, Monsieur Kakouk disparut, sans ajouter un mot.

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Chapitre 2 - Tête dans les étoiles et pieds dans l'eau

Éliot attendait bien sagement l'arrivée de Monsieur Kakouk, lorsque celui-ci se décida enfin à apparaître.

  • C'est pas trop tôt, lui lança le petit garçon.
  • Sois patient Éliot, tout vient à point à qui sait attendre.
  • Tu as raison Monsieur Kakouk, mais je suis pressé de connaître la suite de l'aventure.
  • Alors, assieds-toi confortablement, l'heure de l'histoire a maintenant sonné.

Et au même instant, comme par miracle, les cloches de l'église du quartier retentirent, annonçant 18 heures.

La K compagnie atterrit à Pointe-à-Pitre avec un peu d'avance sur l'horaire convenu. Par contre, ils durent se poser sur le toit de l'église pour ne pas se faire repérer. Afin que chacun puisse regagner la terre ferme en toute discrétion, Karmeille monta la garde à l'arrière de l'édifice.
Ils contournèrent ensuite l'église, avant de s'installer en rang d'oignons sur un muret qui longeait la place. Alors que le jour commençait à décliner, ils goûtaient à la douceur du climat, tout en assistant au spectacle de la rue. En effet, les habitants convergeaient tranquillement pour assister à la messe du samedi soir, parés de leurs plus belles tenues. Tant d'élégance déployée ravissait nos petits globe-trotters, qui n'en finissaient plus d'admirer les chapeaux, les robes à volants, les souliers vernis et les costumes bien taillés. La façade de l'église, simple et accueillante, jaune comme le soleil, soulignait à merveille l'harmonie de la scène.
Une fois la porte refermée sur le dernier fidèle, une voix se fit entendre derrière les petits aventuriers.

  • Bonjour les enfants.

Ils sursautèrent de surprise, tant ils se sentaient encore absorbés par le rituel auquel ils venaient d'assister.
L'inconnu fit alors le tour pour venir les saluer.
Il leur tendit la main, tout en se présentant :

  • Désiré Jukado, enchanté de faire votre connaissance.

Les enfants lui rendirent la pareille en se nommant à leur tour.

  • Alors, dites-nous Désiré, vous habitez où ? demanda Kapeyo, parce que tout s'est passé très vite à Paris. À partir du moment où votre cousin m'a averti de vos ennuis, j'ai compris qu'il ne fallait traîner pour partir, si bien qu'on n'a pas eu beaucoup de temps pour discuter.
  • Oh oui, je vous remercie infiniment d'être venu aussi rapidement. En fait, j'habite à une quinzaine de kilomètres de Vieux-Habitants. C'est une ville qui se trouve sur la côte ouest de Basse-Terre, et ma plantation se situe un peu en altitude, plus à l'intérieur des terres.
  • Et qu'est-ce que vous avez prévu pour ce soir ? s'enquit Kahouette. C'est un peu loin d'ici Vieux-Habitants, non ? Et il est déjà 18 heures.
  • En fait, j'ai deux scooters des mers amarrés au port. Ça nous permettra de rejoindre assez vite Grand-Cul-de-Sac-Mahin. On fera une pause miam-miam et dodo à l'îlet à Caret et on reprendra la route demain matin.
  • Stop, stop... l'interrompit Kalico, qui se trouvait un peu perdu avec tous ces nouveaux lieux, lui qui s'était pourtant informé avant de venir. D'abord, Grand-Cul-de-Sac-Mahin, c'est quoi ?
  • Vous voyez, là, dit-il en présentant la carte à Kalico...
  • Ah, Grand-Cul-de-Sac-MaRin !
  • Si vous voulez, mais en créole (notre langue natale), on ne prononce pas les « R ». Il va falloir vous habituer. Alors, je vous explique. Cette baie s'appelle comme ça, tout simplement parce que la mer forme ici comme un cul-de-sac. Vous voyez, elle rentre dans les terres, entre les ailes du paillon au nord, en allant vers le coeur. Et un peu plus haut, le cul-de-sac est refermé par la barrière de corail. Vous savez ici, on appelle en général les choses par leur nom. La mer forme un grand cul-de-sac au nord, alors on l'appelle Grand-Cul-de-Sac-MaHin. Au sud, elle forme un petit cul-de-sac, alors c'est Petit-Cul-de-Sac-MaHin.
  • Je vois, je vois...
  • Bon, c'est un peu dommage, vous ne verrez pas grand-chose de nuit, parce que Grand-Cul-de-Sac-Mahin, ça vaut le détour. C'est un espace protégé où on trouve d'innombrables espèces d'animaux, à commencer par les oiseaux, qui nichent dans la mangrove.
  • Vous savez, ces forêts qui poussent dans l'eau le long des côtes, reprit Désiré, qui remarqua l'oeil interrogateur de ses interlocuteurs.
  • Ah oui, acquiesça Kalico, comme si on venait de lui rafraîchir la mémoire. Et l'îlet à Caret alors ?
  • Eh bien c'est là qu'on dînera et qu'on passera la nuit. C'est un îlet minuscule, qui n'est autre qu'une plage de sable fin bordée de cocotiers. En journée, c'est rempli de touristes ; on se marche sur les pieds. Mais pour la nuit, on devrait y être tranquilles.
  • Formidable, vous avez tout prévu ! le félicita Kahouette, dont l'estomac commençait à crier famine.
  • Vous ne croyez pas si bien dire. J'ai pêché quelques kilos d'ouassous cet après-midi et j'ai aussi acheté des abricots pays au marché de Pointe-à-Pitre. Nous allons nous régaler...
  • Qu'est-ce que c'est que les ouassous ? s'inquiéta Kahouette.
  • C'est comme ça qu'on appelle les écrevisses chez nous. Nos voisins de Martinique les appellent les Zabitants, eux.
  • Les Zabitants, comme votre village ? demanda Karmeille.
  • Non, pas tout à fait. Mon village c'est Vieux-Habitants, mais je vois que vous avez bien retenu. Par contre, je ne sais pas si le menu vous conviendra, Karmeille.
  • Oh, je mange à peu près de tout, rassurez-vous, à partir du moment où on adapte les portions à mon petit estomac, bien entendu. Mais si on peut ramasser quelques végétaux dans la mangrove au passage, je ne suis pas contre. J'aimerais bien goûter.
  • À vos ordres, Mam'zelle coccinelle.

De la mangrove, la joyeuse équipe ne vit pas grand-chose. Néanmoins, cette balade au clair de lune sur les flots resterait gravée dans leur mémoire, tout comme le dîner et la nuit qui s'en suivirent. Dormir à la belle étoile sous les tropiques, après un délicieux repas autour d'un feu de bois : qui n'en a jamais rêvé ? Eh bien pour la K compagnie, ce rêve est devenu réalité.
Ils dormirent merveilleusement, chacun à l'abri dans son duvet. Imagine-toi à leur place, les paupières ouvertes sur le ciel étoilé avant de partir au pays des songes. Pendant la nuit, une douce brise te caresse le visage, nul autre bruit ne se fait entendre, que ceux de la nature qui t'entoure. Au petit matin, la lumière de l'aube vient te sortir tout doucement du sommeil. Là, tu t'assieds ; tu es sous un cocotier et tu contemples la mer, à perte de vue...
Les quatre complices et leur guide étaient donc maintenant assis sur la plage, respirant le calme et pourtant bien conscients de la mission difficile qui les attendait.
La veille, Désiré les avait mis au parfum au coin du feu. Il supposait, sans pour autant être formel, que c'était son voisin et concurrent, un certain Monsieur Profitan, qui avait mis feu à ses récoltes et à son outil de travail. En effet, dix ans plus tôt, ce monsieur était le seul à produire du café dans le secteur, et ses revenus étaient bien plus confortables qu'aujourd'hui. Beaucoup de ses anciens clients achetaient à présent leur café à Désiré, dont la réputation s'affirmait année après année parce qu'il fabriquait un produit de grande qualité. On pouvait donc supposer que Monsieur Profitan nourrissait une certaine jalousie à l'égard de Désiré.
Ce monsieur ne passait pas non plus pour le meilleur des patrons. Désiré s'en rendit compte par lui-même lorsqu'un des anciens employés de Monsieur Profitan, Louis, vint lui demander du travail après avoir été renvoyé du jour au lendemain. Monsieur Profitan l'accusait d'avoir volé de la marchandise, alors qu'il n'avait aucune preuve. Désiré avait alors accepté de prendre Louis à l'essai et s'était vite rendu à l'évidence. Par sa longue expérience du café et la qualité de son travail, cette nouvelle recrue serait d'une grande aide sur la plantation. Il avait donc décidé d'embaucher Louis et n'avait jamais eu à le regretter par la suite.
Les objectifs de la mission apparaissaient désormais clairement pour la K compagnie. Premièrement, il leur fallait s'assurer de l'identité de l'auteur de l'incendie et faire en sorte qu'il ne puisse pas recommencer. Deuxièmement, il fallait aider Désiré à reconstruire son outil de travail au plus vite pour reprendre la production.
Avec la journée qui s'annonçait, l'énergie gagnée grâce à cette nuit réparatrice serait la bienvenue.

  • À toi Éliot, une bonne soupe et au lit. Il faut que tu sois en forme demain pour l'école.
  • En plus, je vais faire la course de l'Espoir.
  • La course de l'Espoir ?
  • Oui, tu sais, plus on fait de tours et plus on gagne d'argent pour aider des associations. J'ai fait signer ma carte par mes parents, des voisins et aussi papi et mamie. Et à eux tous, ils se sont engagés à me donner 10 € par tour. Alors, tu penses bien que j'ai envie de courir le plus vite possible.
  • Ça, c'est formidable ! Alors bonne chance pour la course de l'Espoir petit, et à demain.
  • Merci Monsieur Kakouk. À demain !

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Chapitre 3 - Élan de solidarité sur la plantation

  • Salut Éliot ! Alors, cette course de l'Espoir ?
  • Tu devineras jamais Monsieur Kakouk. J'ai fait 11 tours !
  • C'est formidable. Laisse-moi faire le calcul... Tu as donc récolté 110 €. Félicitations !
  • Et tu sais, avec l'argent gagné par tous les enfants de l'école, on aide des associations comme « les blouses roses » (www.lesblousesroses.asso.fr) ou « dunes d'espoir » (dunespoir.free.fr). Ils font des trucs trop bien dans ces associations : ils organisent des spectacles à l'hôpital pour les malades, ils permettent à des handicapés de participer à des courses à pied, et plein d'autres choses encore... c'est la maîtresse qui nous a expliqué tout ça.
  • Eh bien, tu es dans une chouette école, p'tit gars. Si tu veux bien, nous allons maintenant reprendre le cours de notre mission en Guadeloupe, avec nos enquêteurs préférés...

Éliot répondit d'un hochement de tête, pour indiquer qu'il était prêt.

La joyeuse troupe s'était élancée sur les flots au petit matin pour regagner la plantation au plus tôt.
Kalico avait pris place derrière Désiré sur le premier scooter, Karmeille s'agrippant à la broussaille de ses cheveux.
Grand amateur de sensations fortes, c'est tout naturellement que Kapeyo avait pris le contrôle du deuxième engin. Kahouette s'abritait du vent en le serrant bien fort. Mais comme elle ne voulait pas repartir à Paris sans avoir essayé de diriger elle-même la manoeuvre, Kapeyo lui laissa le volant un moment. Elle s'amusa beaucoup, mais ne tarda pas à demander à reprendre sa place initiale, pour reposer ses bras. En effet, la conduite d'un scooter des mers sur une telle distance restait une épreuve de force.
Après avoir dépassé la pointe nord de Basse-Terre, l'équipage commença à longer sa côte ouest, en direction du sud. Ils aperçurent bientôt le port de Deshaies, petit village niché dans la verdure. Ils n'auraient pas le temps de s'y arrêter, mais Désiré coupa le moteur pour faire une pause et leur faire partager les trésors de son île natale.

  • La plage de Grande-Anse, ici à Deshaies, est la plus longue de Guadeloupe et sans doute aussi l'une des plus belles de Basse-Terre. C'est elle que vous avez pu admirer juste avant notre arrêt. Là, nous sommes en face du village. Et sur les hauteurs, noyé dans la verdure, vous avez le Jardin botanique de Deshaies, dit-il en les invitant à regarder dans la direction qu'il indiquait.
  • Et qu'est-ce qu'on y trouve dans ce jardin ? l'interrogea Karmeille.
  • D'innombrables espèces de fleurs, de plantes et d'arbres. Des plans d'eau et des cascades aussi. Et puis pas mal d'oiseaux : des Aras, des Flamands roses ou encore des Loriquets, petits perroquets d'Australie au plumage multicolore. Et bien sûr des colibris, que vous retrouverez un peu partout en Guadeloupe. D'ailleurs, ils n'existent que sur le continent américain. Ils sont minuscules et battent des ailes si rapidement qu'ils arrivent à voler sur place. Vous les verrez souvent butiner les fleurs avec leur long bec.
  • Quelles fleurs trouve-t-on au Jardin botanique ? reprit Karmeille.
  • Parmi les plus répandues sur notre île, vous avez les hibiscus et les bougainvilliers. Mais on trouve aussi des orchidées, des roses de porcelaine et même des fleurs de la famille des broméliacées, dont certaines ressemblent à des plumes d'oiseaux, d'un rose ou d'un violet très vifs.
  • Ce doit être surprenant, ajouta Kahouette.
  • Oui, on se demande d'ailleurs comment la nature a pu engendrer tant de variété. Déambuler dans ce jardin, c'est comme assister à un spectacle éblouissant. Au détour de chaque allée, vous découvrez des plantes dont vous n'auriez pas pu imaginer l'existence. C'est là que j'ai fait connaissance avec ce qui est devenu mon arbre préféré : le grand Fromager. Dans le jardin, il s'épanouit majestueusement au milieu du gazon. Il est si haut qu'il cache le soleil, mais son feuillage laisse délicatement passer la lumière. Quant à son tronc, c'est ce qui m'a séduit dès le départ. Il forme des plis arrondis, qui s'évasent du haut du tronc vers sa base, comme un drapé. On dirait qu'il s'est paré d'une robe de soirée.

La description poétique que Désiré faisait du Fromager laissa Karmeille songeuse. Elle enchaîna :

  • Si on n'a pas le temps de se rendre au Jardin botanique pendant la mission, je propose qu'on prenne quelques jours supplémentaires avant de rentrer à Paris. Je ne voudrais pas repartir sans avoir vu ces merveilles, ni d'autres sans doute, sur lesquelles nous n'aurons pas le temps de nous attarder.
  • Banco, répliqua Kapeyo, alors que tous se tapaient déjà dans les mains en signe de ralliement à la proposition de la coccinelle.
  • Excellente idée, reprit Désiré. Sachez d'ailleurs que le jardin a appartenu à Coluche.
  • Oh, j'adore ses sketches, déclara Kahouette, et puis ses Restos du Coeur, bien sûr !
  • En parlant de restos, il faut qu'on soit à la plantation pour le déjeuner. Allez, assez traîné, c'est reparti ! lança le chef de file en remettant les gaz.

Ils poursuivirent ainsi leur course folle vers le sud, longeant la côte où les villages se succédaient : Pointe Noire, Malendure, Pigeon, Bouillante, et enfin Vieux-Habitants.
Après l'accostage au port, une vieille camionnette les attendait. Kapeyo prit place sur le siège passager avant, unique place assise avec celle du conducteur. Les autres s'installèrent à l'arrière, à même le plancher. Pendant le trajet qui menait à la plantation, ils se calèrent tant bien que mal pour éviter de chanceler à chaque virage. En effet, la route était particulièrement sinueuse et escarpée.
Aussitôt arrivés, les filles bondirent de l'habitacle avant même d'y être invitées. Quant à Kalico, il restait agenouillé à l'arrière du véhicule, manifestement mal-en-point. La radio de Désiré continuait à passer de la musique zouk. Pour autant, Kalico ne semblait pas enclin à se laisser gagner par le démon de la danse, loin de là...
Considérant son teint pâle, presque vert, Kahouette s'écria :

  • Vite une bassine !

Mais trop tard ! Kalico avait rendu son petit déjeuner sur le plancher.
Confus, mais affaibli, il laissa ses amis nettoyer les dégâts.
Pendant ce temps, Désiré découvrit avec bonheur tous les bras qui s'affairaient autour de son outil de travail. Louis vint au-devant de son patron en lui adressant une poignée de main franche et amicale. Il lui expliqua que les habitants des villages voisins avaient été nombreux à proposer spontanément leur aide, dès qu'ils avaient appris la nouvelle de l'incendie. Désiré s'en trouvait ému aux larmes. Sa femme, Marie, qui venait de les rejoindre, le serra dans ses bras.

  • J'ai préparé un colombo de poulet géant pour rassasier tous ces travailleurs, annonça-t-elle.
  • Formidable. Justement, je suis affamé. Et nos petits amis aussi, sans doute, répondit Désiré en invitant Louis et Marie à le suivre en direction de la camionnette.

Kalico retrouvait déjà des couleurs. Une fois les présentations faites, on improvisa de grandes tablées à l'aide de tréteaux et de planches de bois.
Le colombo préparé par Marie fut un délice et l'ambiance festive. On termina, comme il se doit, par une tasse de café, qui, au dire des convives, était le meilleur au monde.
Kalico, moins habitué aux épices que ces complices, avait un peu la bouche en feu. Mais il fit bonne figure. Il ne voulait pas passer pour le « douillet » de service.
Après le repas, les trois bambins de Désiré firent trempette dans un grand bac installé au milieu du jardin par leur Maman. On les surnommait Riri, Fifi et Loulou. Ils avaient respectivement 5, 3 et 2 ans.
Leurs vrais prénoms étaient Rémi, Florent et Loïc, mais leur père aimait beaucoup les bandes dessinées de Donald, l'oncle bien connu du petit trio.
Conscients que la reconstruction de l'outil de production était en très bonne voie, les membres de la K compagnie voulaient se consacrer pleinement à l'enquête, afin de retrouver l'auteur de l'incendie. Désiré concéda que le travail avançait à la vitesse grand V et qu'ils seraient fin prêts pour redémarrer la production d'ici un jour ou deux. Il proposa alors à Louis de poursuivre la mission avec les enquêteurs, pendant que lui resterait à la plantation pour participer à la suite des opérations avec tous les autres.

Amoureux de son métier, Louis décida de leur faire visiter la plantation avant de repartir. En guide passionné, il leur expliqua toutes les étapes de la fabrication de son cher café.

  • Tout d'abord, il existe deux grandes variétés de café à travers le monde. L'arabica, que nous cultivons en Guadeloupe, et le robusta, qui demande moins d'entretien, qui est donc moins cher à produire, mais aussi de moins bonne qualité et forcément moins goûteux.
  • Qu'est-ce c'est que ça ? l'interrompit Karmeille, fascinée par une épaisse et longue tige incurvée, qui sortait d'un régime de bananes et se terminait par une fleur rose qui ressemblait à une tulipe fermée. On dirait presque un tronc cette tige, comme si elle avait des écorces, ajouta-telle.
  • C'est tout simplement une fleur de bananier. Et regardez, juste au-dessus, un petit lézard qui se dore au soleil.
  • Ça, c'est étonnant ! dit Kahouette en sortant son appareil photo pour immortaliser la scène.

En effet, le lézard se reposait à plat ventre sur une feuille. Seule sa tête dépassait, le reste de son corps apparaissant en ombre chinoise à travers la feuille, grâce au soleil qui l'illuminait.

  • Venez mes amis, je vais vous montrer les fruits des caféiers tels que nous les récoltons, reprit Louis en se dirigeant vers l'arbre-bienfaiteur. Nous réalisons la cueillette à la main ; elle démarre en novembre et dure un trimestre environ. Tous les deux jours, nous prélevons les baies mûres, comme celle-ci, dit-il en leur présentant le fruit qu'il venait de cueillir.
  • Mais c'est rouge ! s'étonna Kapeyo.
  • Oui, mais ce n'est que la couleur de l'écorce. Regardez, lorsqu'on ouvre le fruit, on trouve deux grains de café à l'intérieur.
  • Ah, oui. Mais ils sont blancs, insista Kapeyo.
  • En effet, patience... Nous ne sommes qu'au tout début du processus de fabrication. Il reste encore beaucoup de travail avant de retrouver les grains de café bruns que vous connaissez. Ce que je viens de faire en ôtant la première peau du fruit s'appelle le dépulpage. Cette étape est réalisée le jour même de la cueillette, à l'aide d'un outil qu'on appelle la déceriseuse, parce que le fruit entier ressemble à une cerise.
  • Et après ? s'impatienta Kahouette.
  • Ensuite, on laisse les grains fermenter pendant une journée avant de les laver à grande eau et de procéder au mucilage, qui consiste à enlever la deuxième peau. Suivez-moi pour la suite, direction le boucan à tiroirs.

Ils se retrouvèrent bientôt face à un ensemble de bâtisses en bois, qui concentrait actuellement toute l'activité de la plantation. Les coups de marteau résonnaient. Les volontaires qui étaient venus prêter main-forte à Désiré, mettaient beaucoup de coeur à l'ouvrage. Ils avaient travaillé si vite et si bien qu'il était difficile de s'imaginer que tout avait brûlé quelques jours auparavant.
Louis désigna une première bâtisse en indiquant qu'elle servait au stockage des grains de café. Elle était surélevée de quelques dizaines de centimètres pour permettre de glisser des tiroirs dessous, d'où son appellation de boucan à tiroirs. Après le dépulpage, le mucilage et un séchage sommaire en terrasse au soleil, les grains atterrissaient dans ces immenses tiroirs pour un séjour de quelques mois.
On les ouvrait en journée pour permettre au soleil de sécher les grains, et on les mettait à l'abri sous la bâtisse la nuit ou en cas de risque de pluie. Qui plus est, les grains devaient être remués régulièrement pour éviter les moisissures.

  • Quel travail ! lâcha Kapeyo, admiratif.
  • Et ce n'est pas tout, reprit Louis. Vous avez là une autre bâtisse, qu'on appelle la bonifierie, dans laquelle on réalise le déparchage, étape qui consiste à ôter la troisième peau. Ensuite, il convient de trier les grains en éliminant ceux qui sont cassés ou abîmés. Enfin, on passe à la torréfaction, opération consistant à chauffer les grains. Ça revient en quelque sorte à les caraméliser pour leur donner cette belle couleur brune, et surtout leur délicieux arôme. Une partie de la production est alors mise en sachet telle quelle et l'autre moulue au préalable. Et voilà, c'est terminé.
  • Merci bien Louis, conclut Kalico. Nous avons appris beaucoup de choses grâce à vous. Je crois que les adultes apprécieraient encore plus leur petit café quotidien s'ils avaient conscience de tout le travail nécessaire pour en arriver là.
  • Vous avez bien raison Kalico. Maintenant, je vous emmène au pied de la Soufrière, notre grand volcan. Monsieur Profitan, mon ancien patron, a un cabanon là-bas. Il y passe de plus en plus de temps. Nous allons lui rendre visite. Je ne peux affirmer qu'il est l'auteur de l'incendie, mais nous avons des soupçons avec Désiré. Et si ce n'est pas lui, je serais étonné qu'il ne sache rien, lui qui connaît tant de monde dans la région.
  • Les enfants, à table !

Maman nous appelait pour dîner ; Monsieur Kakouk s'éclipsa aussitôt.

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Chapitre 4 - La randonnée de la vérité

Ce soir-là, Monsieur Kakouk reprit directement le fil du récit.

Pour cette mission-nature, Kahouette avait exceptionnellement choisi de laisser ses chers patins à roulettes à Paris. En arrivant au départ du chemin de randonnée qui devait les mener au cabanon de Monsieur Profitan, elle comprit qu'elle avait bien fait.

  • Nous voici au départ de l'itinéraire de visite des chutes du Carbet. Il s'agit de 3 cascades, produites par la rivière du Grand Carbet, qui prend sa source à 1300 mètres d'altitude sur les flancs de la Soufrière. La première chute, qui est la plus haute, mesure 115 mètres, la seconde 110 mètres, et enfin 20 mètres pour la dernière. Les deux premières chutes sont distantes d'à peine un kilomètre, alors que la dernière se trouve cinq kilomètres plus loin. La rivière poursuit ensuite sa route jusqu'à la mer.

Après cette entrée en matière, Louis invita l'équipe à faire quelques pas. Ils ne tardèrent pas à découvrir un spectacle impressionnant. En enfilade, on apercevait les deux premières chutes. Au loin, dans la forêt tropicale, la première se dessinait à haute altitude. Devant elle, la deuxième chute, plus proche, renforçait encore la puissance avec laquelle la rivière fonçait vers la troisième chute, non visible depuis leur poste d'observation.

  • Vous n'êtes pas vraiment équipés pour la balade, commença Louis, considérant leur tenue estivale. Vous savez que les orages sont fréquents de ce côté de l'île ?

Il parlait tout en marchant et leur tournait donc le dos. Il n'en fallut pas moins à Karmeille pour en profiter. Elle prodigua un clin d'oeil magique à ses complices. Instantanément, tous furent revêtus d'un bon K-Way et parés de chaussures de marche.

Tout en avançant, Louis scrutait le ciel, qui s'obscurcissait à vue d'oeil. Préoccupé par la tenue inadéquate des enquêteurs, il retourna la tête de nouveau, et stoppa tout net.

  • Ça, alors ? Il me semblait pourtant bien que vous portiez un T-shirt et des sandalettes il y a un instant.

Devant leurs moues perplexes, il se reprit.

  • Ne faites pas attention les enfants. Je suis un peu fatigué ces temps-ci. Vous êtes des voyageurs aguerris. Il va de soi que vous prévoyez toujours une panoplie adaptée dans vos déplacements. D'ailleurs, ces K-Ways rouges, c'est parfait. Je ne risque pas de vous perdre avec ça.

Louis songea qu'il prendrait bien quelques jours de congé, une fois cette mission terminée. S'il commençait à avoir des hallucinations, c'était bien le signe qu'il avait besoin de repos. Enfin, pour l'heure, il fallait avancer.

  • La deuxième chute ne se trouve qu'à un quart d'heure de marche, poursuivit-il. Nous quitterons ensuite le sentier balisé pour nous enfoncer dans la forêt, afin de rejoindre le cabanon de Monsieur Profitan.

La promenade fut très agréable. Il plut à verse, ce qui ravissait tout particulièrement Kahouette. Elle ressentait au plus profond de son être, ce climat tropical qui l'avait toujours fascinée. Des trombes d'eau s'abattaient quotidiennement sur la forêt, la rendant luxuriante. La vie foisonnait, sous l'effet bienfaiteur de la pluie.
Alors qu'ils avaient quitté le sentier balisé depuis quelques minutes, la petite fille s'arrêta, comme hypnotisée, devant une feuille immense, aussi haute qu’elle. Elle se déployait au bout de sa tige, tout ouverte vers le ciel, d'un vert profond et ruisselante d'eau, à l'image de Kahouette d'ailleurs. Elle se sentait comme gonflée de l'énergie de cette feuille, elle était prête à soulever des montagnes. Louis la coupa dans ses élans en annonçant que le cabanon ne se trouvait plus qu'à deux pas.
À leur arrivée, celui qui était certainement Monsieur Profitan, prenait l'air sur la terrasse abritée qui prolongeait son petit logis. Il se leva, tout sourire, et tendit la main à Louis.

  • Ça par exemple ! Louis ! Ça fait un bail qu'on s'est vus.

Il ne laissa pas le temps à Louis de réagir, et enchaîna.

  • Mais qui sont ces charmants jeunes gens qui t'accompagnent ? Tu fais les présentations ?
  • Ce sont des détectives parisiens qui m'assistent pour déterminer la vérité sur les circonstances de l'incendie qui a causé tant de dommages sur la plantation de Désiré.
  • Oh oui, j'en ai entendu parler. Quel malheur ! Mais c'est pour cela que vous êtes venus jusqu'ici ? Tu n'imagines tout de même pas que j'ai quelque chose à y voir. C'était peut-être un accident après tout. C'est si vite arrivé ! Il suffit d'un mégot de cigarette mal éteint et tout flambe.
  • Je ne suis pas du genre à porter des accusations sans preuve, Francis. Mais nous enquêtons, et nous ne négligeons donc aucune piste. Nous avons juste quelques questions à te poser.
  • J'y répondrais bien volontiers, mais je ne dispose d'aucun indice. En tout cas, c'est bien que tu sois là, Louis. Je sais aujourd'hui que tu n'as pas commis les vols dont je t'ai accusé le jour où j'ai eu le malheur de me séparer de toi.
  • Et pourquoi n'en avoir jamais rien dit ?
  • J'ai ma fierté, tu sais. C'est mon épouse de l'époque, Véra, qui m'avait convaincu de ta culpabilité. Mais après ton départ, les vols ont recommencé. Alors, je suis devenu très méfiant et j'ai fini par surprendre une conversation entre Véra et son frère. En fait, elle oeuvrait pour son compte sur ma plantation. Ce gars est malhonnête. Il vit de la vente de ce qu'il vole. Et moi, j'ai jugé inutile de venir m'excuser auprès de toi. Je n'étais pas très fier de m'être fait berner ainsi par Véra. Et puis je savais que tu avais retrouvé une bonne place auprès de Désiré...
  • Pardonnez-moi de me mêler de vos histoires, Monsieur Profitan, intervint la coccinelle, mais après avoir accusé Louis à tort, vous auriez au moins pu reconnaître votre erreur auprès de lui. Vous vous imaginez bien que vous l'avez blessé en le traitant comme un vulgaire voleur, alors qu'il s'est toujours bien comporté avec vous.
  • Vous savez, j'ai toujours dû me battre pour y arriver dans la vie. J'ai dû me créer une carapace pour asseoir mon autorité et arriver à faire tourner cette fichue plantation. Ce n'est pas facile tous les jours, je peux vous l'assurer. Alors, les excuses ou les sentiments, ça n'a jamais été mon fort. Mais vous avez raison, quand je vois la réussite de Désiré, ça me fait réfléchir. Grâce à un savant dosage d'exigence, mais aussi d'écoute et de reconnaissance, il a su rassembler autour de lui une équipe solide sur laquelle il peut compter.
  • Je ne te le fais pas dire Francis ! Il était grand temps de t'en rendre compte, renchérit Louis avec une pointe de rancoeur dans la voix.
  • Allez, on va vous donner l'occasion de vous racheter Monsieur Profitan, poursuivit Kalico. Vous dites que vous n'y êtes pour rien dans cet incendie, alors qui aurait pu faire le coup ? Vous avez bien une petite idée...
  • Il est certain que tout m'accuse. Il n'y a que Désiré et moi qui produisons du café sur la région.
  • Et Désiré, vous lui connaissez des ennemis ?
  • Ah, ça non. Je n'ai jamais entendu que du bien sur cet homme-là. Regardez, il suffit qu'il ait un problème et tous les habitants alentour se précipitent pour l'aider.
  • Et toi, Francis, tu n'as pas songé à proposer tes services ?
  • Ce n'est pas dans ma nature ; je n'ai jamais travaillé gratuitement.
  • Bien. Réfléchissez Monsieur, qui pourrait en vouloir à Désiré, ou à vous-même peut-être, insista Kalico.
  • À moi-même ? Mais pourquoi aurait-on visé Désiré dans ce cas ?
  • C'est très simple. C'est vous même qui l'avez dit. Si on cherche le coupable, on pense immédiatement à vous. Alors, peut-être que l'auteur de l'incendie voulait qu'on vous accuse, et qu'il a donc fait cela, juste dans cette intention.
  • Mais c'est pas bête ce que vous dites là. Je n'y avais pas pensé, dit-il dans un petit rire. Ah oui, c'est sûrement ce qui s'est passé... Ce serait un coup de mon ex-beau frère, je n'en serais pas étonné.
  • Gardez-vous tout de même d'accusations trop hâtives Monsieur, l'avertit Kahouette. La dernière fois, ça ne vous a pas trop réussi.
  • Vous voulez dire, lorsque j'avais accusé Louis à l'époque ? Mais là, ça n'a rien à voir. Le frère de Véra est un bon à rien ! vociféra-t-il.

Au même instant, son téléphone sonna. Il s'éloigna de quelques pas sur la terrasse pour répondre. C'est alors que Karmeille eut une idée. Elle le fit comprendre à ses complices d'un clin d'oeil malicieux. Nul ne savait encore quels étaient ses plans.

  • Allô. Je ne peux pas vraiment te parler, je suis en compagnie.

Une autre voix hurlait au bout du fil. Francis Profitan s'éloigna alors un peu plus. Quelques instants plus tard, il revint vers ses hôtes, un peu confus.

  • Veuillez m'excuser. C'était mon épouse. Ce n'est pas toujours facile avec les femmes. Moi, je n'ai jamais pu les comprendre.

Kahouette, piquée au vif, lui rétorqua.

  • Vous ne vous êtes jamais demandé si le problème ne venait pas de vous ?
  • Oh, vous savez à mon âge, c'est de plus en plus difficile de se remettre en question.
  • Et vous connaissez ce vieux dicton « qui se ressemble s'assemble » ? Ou encore, « on récolte ce qu'on sème » ?
  • Eh bien Mademoiselle, quelle insolence !
  • En effet, c'est bien là un de mes défauts. Quelle perspicacité ! Mais je suis perspicace moi aussi, et vous voulez que je vous dise ? Je crois que c'est vous qui avez mis le feu chez Désiré.

C'est alors que Karmeille intervint en dévoilant un petit magnétophone dissimulé sous son aile.

  • Je pense que nous n'allons pas tarder à connaître la vérité. Écoutons plutôt, dit-elle en actionnant le bouton « play » de son appareil miniature.
  • Tu vois, je te l'avais bien dit ! On aurait mieux fait d'incendier ses caféiers au lieu de nous contenter de brûler 15 jours de récolte et leur outil de travail. Au moins, sans leurs arbres, ils se seraient retrouvés coincés. Là, ils doivent être au moins cinquante à s'agiter sur la plantation. En quelques jours, tout sera rentré dans l'ordre et il pourra recommencer à te prendre des clients. Enfin, ce qu'il en reste ! Et on lui a même fait de la publicité avec ça ! Tout le monde s'appesantit sur ce pauvre Désiré. On ne parle plus que de ça dans la région !
  • Écoute chérie, je ne pouvais pas savoir que ça prendrait cette tournure. De toute façon, je n'ai plus la force de faire ce métier. Rejoins-moi au cabanon. Ici, c'est tranquille et on vit avec presque rien.
  • Reste-z-y dans ton cabanon !

À l'écoute de cette bande sonore, Monsieur Profitan avait blêmi et s'était laissé tomber sur le fauteuil où il se trouvait assis avant l'arrivée des visiteurs.

  • Eh oui, j'ai intercepté votre conversation, reconnut Karmeille. C'était le seul moyen de vous mettre face à vos mensonges. Quant à votre compagne, elle ne vaut pas mieux que vous.
  • Tu n'as donc pas changé Francis, lui lança Louis en le fusillant du regard. Aller jusqu'à brûler les récoltes de Désiré, et ses boucans à tiroirs ! Tout ça par jalousie. C'est une honte !
  • Oh, je ne lui causerai plus de tort à ton patron. Ma femme m'a quitté. Je vais m'installer définitivement au cabanon ; il n'y a plus que là que je me sente bien. Et puis je dois céder ma plantation à la commune, qui va en faire un musée du café.
  • Mais alors, qu'est-ce qui t'est passé par la tête de mettre le feu chez Désiré ?
  • Je ne voulais pas décevoir ma femme. Je voulais lui montrer que j'étais encore capable de réagir.
  • Ça, c'est le bouquet ! Tu mets le feu chez ton voisin pour faire plaisir à ta femme maintenant. Tu as raison, tu es sûrement mieux tout seul. Tu es vraiment trop influençable, mon pauvre ami.

Kapeyo posa sa main sur l'épaule de Louis, dans un geste d'apaisement.

  • Il faut qu'on redescende à la voiture avant la tombée de la nuit, suggéra-t-il.
  • Vous avez raison, ne perdons plus de temps, lui répondit Louis, un peu amer.

La petite troupe se mit en route en silence. La scène qu'ils venaient de vivre leur donnait matière à méditer sur les travers de la nature humaine. En effet, la vérité qui venait d'être mise au jour n'était pas des plus glorieuses.
Heureusement, le séjour se termina au mieux.
Louis les emmena passer quelques jours chez un ami aux Saintes. Ils embarquèrent depuis le port typique des Trois-Rivières, au sud de Basse-Terre. Alors que le bateau approchait du port de Terre-de-Haut, tous remarquèrent une habitation en forme de bateau, bleue et blanche. C'était justement la maison de l'ami de Louis. Quel bonheur !
Kahouette garda en mémoire le magnifique panorama qu'ils découvrirent depuis le Fort Napoléon, d'où on dominait toute l’île. On pouvait y admirer le bleu turquoise de l'eau, le vert lumineux de la végétation et le rouge tendrement rosé des toits en tôle ondulée des maisonnettes en contrebas. Sans compter qu'on croisait quelques iguanes peu farouches.
Kapeyo, lui, ne résista pas à une plongée au milieu des tortues. Il fut attiré par une affichette qui disait simplement : « Rèspiré et pwan plézi ». C'est du créole, mais il n'eut pas de peine à faire la traduction.
Après ces quelques jours aux Saintes, Louis relaya Désiré sur la plantation. Ce dernier put ainsi accompagner la fine équipe au Jardin botanique de Deshaies pour leur présenter le grand Fromager et moult autres merveilles.
Pour finir, il les emmena au parc des Mamelles, sur la route de la Traversée, au centre de Basse-Terre. Ils y croisèrent le racoon, raton laveur emblème de Basse-Terre. Mais surtout, ils se baladèrent sur la canopée, c'est-à-dire à la cime des arbres, là où les rayons du soleil permettent à une riche faune de s'épanouir. Karmeille, qui se retrouvait dans son élément, fit la causette à tous les coins de branches.
De retour à Paris, Kalico dégotta un petit lexique créole sur internet :
http://creoles.free.fr/Cours/glossai3.htm#P

  • Et Désiré, il s'en est sorti ? demanda Éliot à Monsieur Kakouk.
  • Très bien. Il a même obtenu un prix pour la qualité de son café.
  • Trop cool ! C'est le prof de judo de Kapeyo qui a dû être content.
  • Tu penses. À leur retour, il a même invité tous les membres de la K compagnie au restaurant. Devine où ?
  • Chez Toni Manzani !
  • Tout juste.

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Carte de la Guadeloupe

Carte de la Guadeloupe pour les enfants

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TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly