Douces nuits de sommeil

Tu l'aimes ton lit toi ? Moi, ça dépend. Pendant un temps, je ne l'aimais pas du tout. Quand je me couchais le soir, une longue attente commençait. Papa n'était pas encore rentré et je ne pouvais pas m'endormir sans son câlin. C'est à cette époque là qu'on a commencé à beaucoup dialoguer avec Monsieur Kakouk, tu sais mon ami imaginaire. Il était comme une petite voix intérieure qui résonnait en moi dès que je fermais les yeux.

  • Monsieur Kakouk, tu es toujours là, toi, le soir, quand tes enfants se couchent ?
  • Mais non, voyons. Regarde ce soir, je suis avec toi. Mais moi c'est pas pareil, je vis dans la tête des gens, alors mon travail n'est jamais terminé.
  • Et tes enfants alors ?
  • Tu sais, mes enfants sont comme moi ; ils sont différents des êtres humains. Ils n'ont pas vraiment besoin de dormir, alors c'est plus facile évidemment. On peut se voir n'importe quand, dès que tu n'as plus besoin de moi.

Tout à coup, j'entendis la porte d'entrée. Je me levai d'un bond, laissant Monsieur Kakouk en plan, pour me jeter dans les bras de Papa.

  • Salut mon Éliot, comment se fait-il que tu ne dormes pas encore ?
  • J'y arrive pas.
  • Non mais je rêve ! dit Maman en déboulant dans l'entrée. Éliot, il est près de dix heures du soir. Il va encore falloir te sortir du lit avec la grue demain matin pour aller à l'école.

Je ne voyais pas bien ce qu'une grue avait à voir là-dedans, mais je n'avais même pas envie de demander plus d'explications. J'étais bien là, moi, le visage blotti dans le cou de Papa. Il embrassa Maman en me gardant dans ses bras et en lui disant :

  • Ne t'inquiète pas chérie. Ce n'est pas bien grave, je m'en occupe.

Maman haussa les épaules en levant les yeux au ciel.

Papa me ramena dans mon lit. Je le serrais fort contre moi une fois encore avant qu'il ne s'éloigne.

  • Papa, attends.
  • Qu'est-ce qu'il y a mon fils ?
  • Tu peux laisser la porte ouverte, s'il te plaît ?
  • Pas de soucis. Allez dors, maintenant. Demain, c'est moi qui vous emmène à l'école tous les trois. Maxou dans la poussette, toi sur le marche-pieds, Lisa en trottinette, et en avant la compagnie !
  • Super ! Bonne nuit Papa.
  • Bonne nuit, fiston.

Cette fois, plus rien ne me retenait et Monsieur Kakouk l'avait bien compris puisqu'il avait disparu. Je m'abandonnais alors au sommeil, dans mon lit si doux.

Et puis, à cause de son travail, c'est encore arrivé souvent que Papa ne soit pas rentré à temps pour me souhaiter une bonne nuit. Alors le soir, quand je sentais qu'on risquait de se manquer, je faisais tout pour retarder l'heure fatidique du coucher.

  • Éliot va faire ta toilette, ça fait dix fois que je te le répète, s'énervait Maman.

En fait, c'était seulement la troisième fois, mais les adultes exagèrent souvent.

  • Oui Maman, j'y vais.

Deux minutes plus tard...

  • Éliot, où tu en es ?
  • Je finis mon château en légos et après j'y vais.
  • Tu te fiches de moi, Maxime et Lisa sont prêts pour dormir et toi, tu joues aux légos. Allez oust, à la salle de bain !

Et à la fin, je me retrouvais chaque fois privé d'histoire :

  • Maman, s'il te plaît, tu peux me lire une histoire quand même. Comme ça, je serai encore réveillé pour dire bonne nuit à Papa.
  • Il n'en est pas question, tu traînes beaucoup trop pour te coucher en ce moment. Et Papa a un problème à régler au bureau, il n’est pas prêt de rentrer. Je sais qu'il te manque, mais tu le verras demain matin ; c’est lui qui vous accompagne à l’école. Bonne nuit Éliot, fais de beaux rêves.

À défaut d'histoire, je pouvais au moins retrouver Monsieur Kakouk. Parce que, dormir, pas question ! J'étais bien décidé à attendre Papa. Et puis faire des rêves comme le demandait Maman, je ne pouvais pas y arriver. C'est pas moi qui décide quand même, elle devrait savoir ça à son âge. C'est un bout de mon cerveau très capricieux et qui ne se laisse pas commander. C'est lui même qui décide de me faire rêver ou non et c'est aussi lui qui décide à quoi je rêve...

  • Monsieur Kakouk, tu es là ?
  • Toujours pour toi, petit Éliot. Qu'est-ce qui ne va pas ?
  • Je suis fatigué mais je veux Papa.
  • Il n'est pas encore rentré, c'est ça ? Pourquoi tu n'essayerais pas de te rapprocher de lui en pensée ? Je suis sûr qu'il pense beaucoup à toi à l'heure du coucher quand il n'est pas là pour te dire bonne nuit. Alors, fais-en autant, et vous aurez l'impression d'être ensemble tous les deux.
  • Papa, mon petit Papa, est-ce que tu penses à moi ?

Je me sentais tellement fatigué et je bâillai si fort que je m'endormis aussitôt après avoir prononcé ces mots.

Ce n'est donc que le lendemain soir que je pus reprendre ma conversation avec mon cher confident. Mais entre temps, j'avais passé une bien mauvaise journée.

  • Monsieur Kakouk, tu sais ce qui est arrivé aujourd'hui à l'école ?
  • Non, mais je suis curieux de le savoir.
  • Je me suis endormi pendant la séance de peinture.
  • Ah bon ? Et comment c'est arrivé ?
  • Bah je sais pas. Je me souviens juste quand ma maîtresse m'a sorti du sommeil en me secouant le bras. Alors, j'ai relevé la tête et toute la classe a rigolé. C'est sûr, le soleil que je venais de peindre s'était retrouvé tatoué sur ma figure. Je me sentais tout collant et je regardais mes chaussures pour qu'ils voient pas ma tête. Quelle honte !
  • Tu vois Éliot, quand le sommeil va de travers, beaucoup d'autres choses ne vont pas bien non plus... Il faut que tu apprennes à te passer de Papa quand il rentre tard. Tu sais bien que quand il peut, il préfère voir sa famille le soir. Alors, profite de sa présence quand il est là et faites un pacte tous les deux pour vous rejoindre en pensée quand vous êtes séparés.
  • Bonne idée. Va retrouver ta famille maintenant, Monsieur Kakouk. Demain, Joséphine a prévu une séance de poterie, et si je veux en faire une jolie pour Maman, il faut que je sois en forme.
  • Bonne nuit petit. Je crois que cette fois, tu es bien parti pour faire de beaux rêves.
  • Oui, surtout que j'ai la tête remplie d'étoiles grâce à l'histoire que m'a lue Maman... Alors, à une prochaine fois Monsieur Kakouk, je sens le sommeil qui m'enveloppe déjà de ses ailes légères.

Enfants / Des histoires pour grandir / Les péripéties d'Éliot – Read and Fly © Lecture d'histoires et contes pour enfants. Livres jeunesse sur les angoisses, les souffrances et les questions des enfants aux stades de leur développement.

TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly