Quand meurent les papillons...

Maman est née loin de chez nous, dans un petit village. Alors ses parents, Papi et Mamie de Printemps, on ne les voyait pas souvent. On les appelait ainsi parce que c'est en cette saison que leur village est le plus beau. Mamie n'est plus là aujourd'hui, mais Papi vient toujours chez nous à Noël, on s'appelle de temps en temps au téléphone, et on lui rend visite une fois par an au village.

Quand on allait les voir tous les deux avant, Mamie nous attendait toujours avec impatience. Elle était assise sur les marches devant sa maison et se levait très vite dès qu'elle apercevait notre voiture. Puis elle nous serrait dans ses bras très fort en disant :

  • Bonjour mes enfants, vous avez fait bon voyage ? Comme vous avez changé ! Allez, entrez vous reposer, je vous ai préparé une bonne citronnade et quelques gâteaux.

En entrant dans la grande maison fraiche, c'était toujours une bonne surprise de découvrir la vieille table en bois garnie de pâtisseries. Après avoir repris des forces, on réclamait bien vite à rendre visite aux poules et aux lapins. Et chaque année, on découvrait de nouveaux venus : des lapereaux et des poussins.

La dernière année qu'on s'est vus, Mamie m'a emmené avec elle dans le jardin pour cueillir un bouquet de fleurs.

  • Tu vois ce beau papillon Éliot, c'est un Azuré du serpolet. C'est très rare, regarde ce joli bleu.
  • Moi j'adore les papillons, mais je voudrais qu'ils vivent plus longtemps. C'est pas juste que leur vie soit si courte.
  • Oui, mais quelle vie ! D'abord, ils ont eu une vie de chenille avant. Et tu n'aimerais pas, toi, pouvoir voler de fleur en fleur dans les jardins ?
  • Si, même que j'ai déjà fait de la montgolfière avec Papa.
  • Tu en as de la chance, mais en montgolfière, on voit les choses de très loin. Le papillon, lui, il peut se poser là où il veut pour respirer le parfum des fleurs et recommencer à voler quand il en a envie. C'est très libre un papillon.
  • Oui, mais ce serait encore mieux si ça durait toujours.
  • Tu sais Éliot, rien ne dure toujours, mais tout recommence. Le printemps revient toujours après l'hiver, et avec lui de nouveaux papillons, des lapereaux et des poussins. Et surtout, mes petits enfants reviennent me voir avec un an de plus. C'est la vie.

L'hiver suivant, Mamie est tombée très malade. Alors, Maman est partie avec Tatie Léa pour passer une semaine au village. Nous, on est restés seuls avec Papa. On a quand même eu le temps de faire des dessins avant que Maman parte pour qu'elle puisse les apporter à Mamie. Moi, j'ai rempli ma feuille de papillons de toutes les couleurs ! Maman nous a dit au téléphone que nos dessins avaient fait très plaisir à Mamie et qu'elles les avaient accrochés sur l'armoire en face de son lit. Comme ça, elle pouvait les admirer en pensant à nous le soir avant de s'endormir.

Après cette longue semaine, Maman est rentrée bien triste.

  • Comment ça va ma chérie ? lui a demandé Papa quand elle est arrivée.
  • Maman est très fatiguée, elle ne peut plus se lever. Mais malgré ça, elle reste gaie, tu la connais. Ça m'a fait beaucoup de bien de la voir en tout cas.
  • Et ton père ?
  • Papa, il a très peur de la perdre, mais il retrouve le sourire dès qu'il est à ses côtés.
  • Maman, elle va pas mourir Mamie au moins ? demanda Lisa.
  • Tu sais ma chérie, elle est très malade, alors il y a peu de chances pour que les médecins arrivent à la guérir. Venez là tous les trois, que je vous serre dans mes bras. Mamie vous aime et elle m'a dit de vous embrasser très fort pour elle.

Je sentais les larmes chaudes de Maman dans mon cou. C'était la première fois que je la voyais pleurer. Lisa pleura à son tour en agrippant Maman. Maxime ne comprenait pas bien ce qui se passait, mais moi j'avais compris que je ne reverrais peut-être jamais Mamie de Printemps. Papa ouvrit alors ses bras à Maxime et à moi et je laissai couler mes larmes, la tête posée sur son épaule.

Un matin, le téléphone sonna. Maman décrocha, c'était Papi au bout du fil, Mamie était morte. Maman s'assit par terre, la tête dans ses mains pour pleurer. Puis, elle se releva et nous prit dans ses bras en disant :

  • Ça y est, Mamie est partie. Elle a terminé sa vie.

Puis, Mamie a été enterrée dans le cimetière du village. Après la cérémonie, Papi a accueilli tout le monde ; il avait préparé de la citronnade et des pâtisseries comme le faisait Mamie. Beaucoup de gens étaient venus à l'enterrement parce que beaucoup de gens l'aimaient notre mamie. Mais le jardin était bien triste sans elle et sans ses papillons. C'était la première fois que je venais ici en hiver.

Comme on le faisait tous les ans, on est revenus à Pâques, quelques mois après la mort de Mamie. Cette fois, c'était Papi qui nous attendait sur les marches de la maison. Ça lui donnait sûrement l'impression de la faire revivre en faisant ce qu'elle avait toujours fait. Après un bon goûter, on avait rendez-vous avec les poussins et les lapereaux, comme d'habitude et pour notre plus grande joie.

Le lendemain, alors qu'on prenait le petit déjeuner dans le jardin, Papi a demandé :

  • Qui veut m'aider à cueillir un joli bouquet pour Mamie ?
  • Moi ! avons-nous répondu tous les trois en chœur.
  • Eh bien, dès que vous aurez terminé vos tartines, on se met à l'œuvre et ensuite on part tous ensemble au cimetière. Ça fera très plaisir à Mamie d'avoir votre visite.

Une fois au cimetière, j'ai sorti un petit objet de ma poche :

  • Papi, regarde j'ai fait un Azuré du serpolet en poterie avec Maman. Je l'ai peint tout en bleu. Ça fera joli sur la tombe de Mamie.
  • Très bonne idée, tu sais à quel point elle aimait les papillons.
  • Oui, surtout l'Azuré du serpolet, c'est elle qui m'en a montré un la première fois. D'ailleurs, j'en ai jamais revu depuis.

La tombe de Mamie était bien plus belle avec mon papillon et notre bouquet de fleurs. Tout était très calme ici. Papa se tenait debout à côté de moi ; j’ai pris sa main et lui ai dit :

  • Mamie m'a dit une fois que rien ne dure toujours, mais que tout recommence.
  • Elle avait raison, mais il y a au moins une chose qui durera toute ta vie à toi, et peut-être plus longtemps encore.
  • Ah bon, c'est quoi ?
  • C'est le souvenir de Mamie dans ta tête et dans ton cœur. Et si un jour tu as des enfants et que tu leur parles de leur arrière-grand-mère, ils garderont un peu d'elle dans leur mémoire grâce à toi, même s'ils ne l'ont pas connue.
  • Ça, c'est magique.

Nous sommes restés là en silence pendant un long moment, à part Maxime qui courait après les papillons dans les allées du cimetière. Et comme par miracle, un Azuré du serpolet s'est posé sur le bouquet de fleurs de Mamie de Printemps. J'étais heureux et je sentais une douce chaleur m'envelopper : Mamie revivait dans mon cœur comme si elle ne nous avait jamais quittés.

Enfants / Des histoires pour grandir / Les péripéties d'Éliot – Read and Fly © Lecture d'histoires et contes pour enfants. Livres jeunesse sur les angoisses, les souffrances et les questions des enfants aux stades de leur développement.

TEXTES Fany Sarenzo - histoires pour enfants - read and fly

ILLUSTRATIONS PONPON - histoires pour enfants - read and fly